Approche clinique de l’itinérance
Catégorie : clinique géomentale
Mots-clés : frontières, sdf, lieu, itinérance, nomadisme, sédentarité, SDF, trajets, errance, communication, espace
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Avec l'itinérant, c'est précisément la clôture comme délimitation de l'espace mais aussi comme rassemblement de sens qui fait sans cesse question. L'itinérance a sa propre dynamique qui bouleverse le discours ou l'ordre du discours qu'il souhaiterait raconter. Ce qui met en scène un itinérant, ce n'est pas une demande articulée de mots, il donne à voir, à enregistrer un trajet, pas tout à fait épuisé, mais très enrayé. Il est, tout entier, ce trajet qui lui colle à la peau et lui restitue son individualité. Qu'il le proclame ou le taise, son trajet se confond avec sa réalité géographique.
Je me sens éparpillée en plusieurs endroits.
Catherine, jeune itinérante.
Le lieu d'accueil que nous occupons se situe, pour le patient, sur un des phrasés de ses déplacements qui décline son histoire. Le sujet va venir nous consulter tout autant pour une halte dans son mouvement que pour en faire le récit inachevé. Ce qu'il demande, c'est la prise en charge de son existence précaire, une décharge de la responsabilité de sa vie souvent proche de la survie et de la mort.
Pour l'écoute de son récit, on tentera de distraire, un instant, le douloureux asservissement du sujet à sa géographie, et on devra décider de la pertinence d'une pause dans son mouvement. Cette écoute clinique de l'itinérant oblige à s'ouvrir sur un mode relationnel fondé sur un jeu de signes spatiaux. Pour en déterminer les règles et les articulations signifiantes, il convient préalablement d'élaborer une définition de la pratique itinérante.
Un trajet de lieu en lieu constituant son propre espace
Ces trois paramètres qui organisent le système de communication actualisé par l'itinérance organiseront aussi la réflexion clinique qu'elle nous suggère.
1. Le trajet
Pour l'itinérant, ce qui va border son espace c'est précisément le trajet. On notera qu'il renoue avec l'Histoire qui s'est inscrite d'abord pas à pas, de la mythologique traversée du désert dans la bible à la conquête récente du Far West où s'origine le rêve américain.
Par ses déplacements, il retrouve, seul et pour son propre compte, ce nomadisme originelle pour tenter d'y inscrire son histoire. Cette quête est toujours incertaine car le trajet peut s'épuiser à force d'être parcouru, répété. Il peut aussi se perdre vouant alors l'itinérant à une errance sans bornes.
Ici le verbe se fait geste.
La plus ou moins grande désorganisation des parcours et des limites sera un indicateur de la profondeur de son désarroi. Le niveau de cette désorganisation pourrait figurer un des éléments d'une sémiologie clinique de l'espace au même titre que la rythmicité des déplacements, leurs circularités répétitives lentes ou encore leurs emballements. Ces derniers trahissent une accélération de la quête du sujet, une négation de la réalité temporelle à la manière des mots dans la fuite maniaque.
Oui, j'ai mon côté urgence. Il reste toujours là . Ce n'est pas le côté rock. Tu parles d'autre chose, tu parles de toi-même, de ta vie. Jean-Jacques, un itinérant parisien.
La consultation signale d'abord la volonté d'une pause dans les déplacements du sujet. Pour que cette halte puisse s'instituer comme une étape de sens pour le sujet. L'écoute clinique évitera de fixer ou de figer le sujet; elle sera attentive à l'amplitude de ses mouvements et de ses rythmes. Le travail clinique est long et le thérapeute devra accepter la demande implicite du consultant de prendre d'abord en charge, momentanément la trajectoire. Quel que ce soit ces modalités, c'est la condition première pour que le consultant puisse se recomposer en cette étape et la répéter pour la rendre familière; elle sera un ancrage inaugurant peut être la possibilité d'une resymbolisation de son déplacement.
Il ne s'agit pas pour le thérapeute de vouloir sédentariser, de nommer le malaise mais plutôt de se situer comme une halte toujours possible où il pourra se reconstituer le corps : être un lieu sur le parcours.
2. Le lieu
Le trajet se fait de lieu en lieu. Le lieu, pour l'itinérant, c'est la marque du lien. Lorsque la patiente dit "qu'elle est éparpillée en plusieurs endroits", on doit entendre qu'elle est éparpillées en plusieurs liens qui ne sont jamais suffisants pour emplir le lieu, le rendre digne de s'y arrêter. L'inventaire des lieux de l'itinérant décline souvent l'affectivité du sujet. Le palier choisi pour s'endormir sera celui d'un ancien amour. Le banc sera celui du jardin public qui borde le quartier où on a habité, où on est reconnu.
L'itinérant fait un retour sur les lieux de son histoire. Cette dialectique du lien et du lieu, qui pourrait participer à une clinique de l'espace est naturellement plus complexe que la simple ébauche que nous venons d'en faire.
Le lieu peut, par exemple, figer jusqu'à l'absurde d'un lien. A New York, une vieille femme, expulsée de sa maison détruite, s'installe en face du building moderne qui la remplace. Elle est prisonnière d'une subjectivité du lien qu'elle ne peut dépasser. A l'inverse, le lien avec sa propre histoire, avec ses propres lieux, peut être perdu et absent. Le sujet va alors se réfugier dans ces lieux sociaux de l'itinérance que sont le mirage des grandes villes ou simplement les gares, les jardins publics et les métros. Là , ils peuvent reconstituer, renouer un lien au travers d'un lieu social qu'il privatise à minima. Quelqu'en soient les variantes, la mémoire de l'itinérant s'inscrit dans les lieux.
Cette inscription des lieux a naturellement une incidence thérapeutique. La rencontre, l'écoute, c'est d'abord l'acceptation de partager un lieu. Le lieu, c'est précisément l'expression du lien à l'autre et l'itinérant va nous assigner à être à la fois le lieu et le lien. Ce qui, soit dis en passant, ne manquera pas de nous paralyser. Peu importe qu'il se taise ou qu'il brouille le discours, la simple occupation du lieu devient le lien pour le sujet. C'est la façon dont il occupe le lieu qui va devenir signifiant pour lui. Une clinique spatiale va devoir intégrer une sémiologie gestuelle qui peut aller de l'agitation en rapport avec la fébrilité des milieux désignés de l'errance sociale à la prostration où le dernier lieu privé du sujet se résume aux limites de ce corps muet. L'écoute devra respecter une logique du lien qui va passer par le lieu. Lieu transitionnel dans lequel le sujet va d'abord devoir se restituer avant de se repérer.
Là encore, l'écoute impose la patience : le temps que l'itinérant se réapproprie le lieu. Vouloir essayer de figer sa mobilité en nommant son mode d'être dans une catégorie nosographique serait une erreur. Avec le sujet itinérant, ce n'est pas au travers du discours mais au travers du lieu que passe le lien. En détournant le lieu psychiatrique dans sa propre logique des lieux, l'itinérant renvoie le discours psychiatrique à sa fonction de normalisation d'un espace qui n'est plus le sien. L'itinérant est fondamentalement en rupture d'espace.
3. L'espace
Ces détournements de lieu, ces trajets aberrants parce que singuliers s'opposent à la conception couramment admise d'un espace tendant précisément à l'inverse vers une fonctionnalité et une rationalité sociale maximale. Ce spectaculaire et fascinant espace-décor est aujourd'hui assiégée par ceux qu'il a exclu, déporté dans ses ghettos et ses banlieues. Cet état spectacle dévoile, à peine masqué dans les replis des ses fastes, son absurde logique destructrice. New York Stories,de Copola.
A New York, un groupe de 100 jeunes de 18 à 22 ans vivent dans des bennes d'ordures et voit leur espérance de vie réduite à 5 ans.
L'espace de l'itinérant, c'est sans doute un espace intermédiaires fragile, une zone tampon entre une organisation rigide et impénétrable de l'espace et un univers qui est déjà celui de la mort même si la situation n'a pas partout la même acuité. L'itinérant se déplace dans un "no man's land" de survie, une zone où la matière spatiale redevient matière concrète, un réel avec lequel il va devoir composer. A l'écoute des itinérants, les mêmes préoccupations reviennent: où se laver, où manger, où pouvoir dormir en sécurité. La situation de l'itinérant n'est pas seulement d'être en situation de transit mais plus encore d'exilé dans son propre espace. Sa position par rapport à l'espace n'est pas sans évoquer celle du psychotique par rapport à la langue.
L'itinérant domicilie sa folie dans un espace irrationnelle qui légitime et continue la déchéance du lien social, si l'on songé que l'extrême précarité de survie des uns voisine l'opulence de quelques autres.
Ainsi, parce que son mode de communication utilise de relais spatiaux qui sont aux fondements même de l'individu, l'itinérant signale un vaste problème de société que l'on ne saurait réduire à un simple problème social. L'itinérant cherche dans l'espace une place pour pouvoir y décliner son histoire. Parce que cette place lui est refusée, sa subjectivité est anéantie et le Je s'estompe dans le récit au profit d'un On indifférencié. La forme que prend sa désorganisation mentale évoquent celles d'une psychose carcérale inversée où, au lieu d'être confronté à un espace impersonnel et fermé, il se trouve face à un espace ouvert angoissant parce que difficile à marquer de son empreinte.
La demande d'un lit ou d'un abri doit être analysée avec la même attention que celle d'un divan pour ceux qui errent dans le langage. L'itinérant est un être dont la fragilité s'enracine dans la nostalgie d'un espace perdu qui ne s'interroge pas sur sa relativité: l'espace d'un jeune enfant. C'est avec ce fantasme archaïque, sa mise en situation que nous aurons à composer si nous voulons que le sujet s'en détache et renoue avec une mobilité sinon plus normale, du moins plus consciente.
Conclusion
Avec l'itinérant, nous sommes en présence d'un système de communication dont les modalités d'expression sont des données spatiales. Ces modalités s'inscrivent dans cette part errante dont on a cru qu'elle avait disparu dans nos cultures et qui semblent ressurgir comme si la territoralisation, la sédentarisation extrême des territoires et des gens marquaient le pas. Cette angoisse situationniste se devine dans l'engouement pour les sciences sociales surtout lorsqu'elles sont quantitatives et pour les formes de psychiatrie les plus normalisantes et les plus nominalistes.
L'itinérance est tout autant l'effet d'une culture en crise et en mutation que la résultante d'une crise économique.
L'itinérance est la marque d'un retour d'une mythologie de l'errant dans notre société. Elle revêt une dimension tragique puisqu'elle le place dans une aire de survie proche d'une mort toujours possible. C'est sans soute cette position au carrefour de l'espace de la mort qui fait que l'itinérance ne provoque mi discours ni distance et que sa forme narrative va être le récit, genre littéraire qui restitue la subjectivité du corps dans la plus pure tradition orale.
L'errance, pratique de l'espace, renvoie finalement à l'histoire. Histoire directe contrairement à celle des médias, toujours différée, finalement toujours absente. Dans l'itinérance, il ne s'agit pas encore d'image, il s'agit d'un corps concret, d'une parole directe donc, actuellement dans nos univers médiatisés, d'une parole subversive.
L'itinérant historicise l'ici et le maintenant, l'espace vécu. C'est pourquoi, en même temps qu'il est hors champ du discours, il a une fonction de communication où l'itinérant fait figure familière des lieux qui peut transmettre l'information. L'itinérant restitue à l'espace, aux lieux et aux trajets leur fonction de communication. Plutôt que le mot à mot, il actualise le pas à pas de l'histoire.
Commentaires libres
Cultures sédentaires et nomades
Dans les cultures sédentaires, le lieu est prévalent par rapport au trajet. Dans les territoires nomades, au contraire, c'est le lieu qui est assujetti au trajet.
Dans une telle optique, le lieu thérapeutique prendrait une signification plus physique soit qu’il permette une réorganisation des trajets soit qu’il les bornes selon les besoins des patients. C'est cette double approche que nous impose dans leur diversité spatiale les sujets psychotiques partagés entre extension et rugby repli.
L'itinérant et le voyageur
La situation de l'itinérant, pour qui le lieu fonde le lien reproduit une relation archaïque et originelle avec l'espace. C'est aussi de manière plus distanciée, la démarche du voyageur qui organise son espace à partir d'un lieu hôtelier arbitraire. La psychiatrie est hantée par le processus de localisation. Sédentarisation de la folie errante avec le processus originel du grand renfermement après la nef des fous. En abordant la psychiatrie de cette façon on lui redonne sa dimension spatiale on la met en relation avec des spatialités dominantes, des idéologies ou la folie est reliée à une absence d'ancrage. Comme si la clinique, et l’expérience thérapeutique imposait implicitement une vision spatiale de son mode de constitution et d'actualisation.
Thème du magnifique roman de Gabriel Garcia Marquez,L'amour au temps du choléra dans lequel les amants se retrouvent, tardivement réunis sur un bateau ivre.
Le voyageur : manie ou mélancolie
Lorsque le trajet est ouvert et n'est pas étroitement soumis à la logique des lieux c'est l'inconnu, c'est ce mouvement perpétuel contre lequel doit se prémunir l’itinérant, qui organise la manie. Le maniaque perd l'usage du lieu; même si le lieu lui a été familier, il l'inscrit dans son déplacement incessant ou il finit par perdre consistance. Il y a peu d'arrêt dans la course du maniaque, peu de repos, peu de sommeil. C'est une véritable fluidité du corps qui se fond dans son mouvement et qui se perd dans l'oubli de sa réalité pour rejoindre des dimensions mégalomanes.
De l'autre côté, la mélancolie est un enfermement douloureux, la quête d'un secret impossible, un secret que le lieu a englouti et dont la quête est nostalgique. C'est une recherche du temps, d'un temps immobile où le corps devient opaque, paralysé, captif.
L'urgence est avant tout une situation sociale, et plus encore une manière sociale de définir une situation et d'induire un mode de réglement. Cette substance de la crise, en tant qu'elle fait signe vers une intervention d'urgence, conduit M. Grivois (1978) à admettre que « l'urgence [...] ne saurait répondre à une nosographie, sinon grossièrement celle de l'intolérance. »
Le voyageur oscille entre ces deux pôles. Il est comme le maniaque, capté par les trajets, ne s'arrête jamais, qui veut tout voir et tout connaître - projet irréalisable et irréaliste. Paris Texas, Easy Rider ... De l'autre côté le voyageur comme le mélancolique peut se renfermer, se replier dans sa chambre ou dans son hôtel : Mort à Venise.
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