Biguine blues

 

Catégorie : urgences psychiatriques

Les urgences psychiatriques, Éditions médicales SPECIA, Paris, 1986, Vol. 1, p. 25-26.

Mots-clés : lieux, Antillaises, espace, urgences psychiatriques

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L'arrivée des consultantes antillaises aux urgences est le plus souvent bruyante. Leurs cris et gestes restent insensibles aux appels au calme des amis ou des policiers qui les entourent... ou les contiennent. L' explosion initiale a eu pour cadre bureau, cantine, drugstore ou hôpital, un lieu public présenté comme dégradé au cours de la « crise de nerfs ». L'événement est immédiatement topographié.

 

Un dimanche de garde, j'ai pu observer in situ la réalité de ces paniques rapportées. Je suis requis d'extrême urgence dans un service. Le vacarme ambiant justifie le caractère lapidaire de l'appel téléphonique : « Venez vite, une femme devient folle et casse tout! » Dans le bureau rapidement atteint, plumiers et papiers courants sont dispersés sur le sol. Rien n'est déchiré, ni cassé. Le scandale se limite à un simple désordre au milieu duquel une aide-soignante du service, Antillaise énervée et en pleurs, se plaint de l'autoritarisme discriminatoire du surveillant. Celui-ci ne supporte pas cet éclat « devant les malades » et « ne veut plus la voir dans le service ». Sanction et exclusion sont les maîtres mots de son discours. Tous les registres sont confondus. Je dois littéralement m'imposer pour avoir avec cette femme un entretien singulier long et chaotique au terme duquel la situation devient plus calme. Le surveillant qui me raccompagne justifie sa perspective disciplinaire par le choix d'un tel lieu pour exprimer une révolte. Celle-ci fait scandale, « pour cause de gestes et propos déplacés ».

Cette position occasionnelle d'observateur privilégié m'incite à relativiser le récit des tiers lorsque j'accueille des patients venant de l'extérieur. « Elle ne voulait plus quitter les toilette du drugstore et cassait tout... » « Elle a failli casser toutes les vitres de la porte de son immeuble avant de s'écrouler dans le hall d'entrée... » Les faits sont sans doute majorés.

Mais elles ? Que disent-elles ?

Ces consultantes dont l'agitation se poursuit lorsque je le reçois ne sont pas d'un abord immédiat, facile. Leur refus de dialogue est à la mesure de la méprise dont elles sont les victimes. Une patiente refuse de sortir du car et insulte un policier. Au regard des Symboles d'un Ordre qui les a trompé, la revendication se déploie, bruyante. Jeu de miroir où se reflète leur déconvenue de transplantées, flouées. Ainsi, cette Antillaise était une animatrice de parade bien connue en Martinique. « Lors des courses cyclistes, j'étais dans la voiture de tête. Je faisais les annonces dans le micro. » Elle vit maintenant en France depuis deux ans. Son rêve de carrière est terminé. Elle est employée dans une cantine de la Sécurité Sociale.

Du sentiment d'exil

La crise de nerfs survient au moment où le doute sur l'identité, et/ou la répression sont ressentis de manière plus oppressante. La détresse revêt une forme explosive d'autant plus « indécente » qu'elle bouleverse le code rigide de nos espaces publics, réduits à leur fonction de simple passage. La méprise est complète, en forme de véritable impasse. « Non seulement le bec, mais tout le corps se trouve à l'eau. » Ces femmes nous adressent un S.O.S.. Leur conflit n'est plus représentable, et pour le signifier, elles vont s'approprier des lieux qu'elles vont conjuguer avec leur propre grammaire originelle. Chaleur enfantine du dehors où places, rues, paliers demeurent investis par une quotidienneté expressive. Musique, danse, palabres, « le drame n'y est pas exclu. »

« C'est de là que ça vient », nous confie l'infirmière guadéloupéenne chargée de l'accueil dans le service. Elle poursuit : « Il faut que ça s'exprime publiquement avec de l'animation autour et surtout, des témoins occulaires qui servent de mémoire. Les femmes, là -bas, pensent qu'à l'extérieur ça se passera mieux... Ici, elles font la même chose, mais les gens ne veulent surtout pas savoir. » Ainsi, cette logique d'expression spatiale va se heurter à l'incompréhension, ou aux craintes d'envahissement xénophobe. « Ici, les témoins se sentent agressés alors qu'ils sont sollicités pour rassurer. »

Notre intervention sera donc attentive à ne pas perpétuer la contention, prescription sédative, hospitalisation trop rapide, ou exclusion, serait-elle nosographique, même si l'on ignore pas que l'hystérique parle d'enfance. Le travail en urgence va consister à dénouer la dramatisation spatiale en lui offrant un lieu d'expression débarrassé des paniques fantasmatiques, un lieu où le conflit initial peut se réactualiser, se dire. Arrivé à ce point, l'état d'urgence s'achève et le thérapeute se trouve renvoyé à un registre d'écoute plus habituel.

Un tel cheminement jusqu'à l'émergence d'une parole n'est sans doute rendu possible que si le thérapeute est capable de se distancier des idéologies territoriales dominantes, et capable de mobiliser son propre sentiment d'exil dans un système social où l'hétérogénéité devient intolérable.

 

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