D’un séisme à l’autre

 

Catégorie : prises de position

Mots-clés : France, New York, spatiocide, shaman, espace, shamanisme

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Vu de loin, le printemps français avec ses allures de réplique sismique évoque étrangement pour moi l'automne américain. Bien sur, comparaison n'est pas raison. Et pourtant. D'abord, la même surprise de l'événement, violence du choc, disparition d'éléments hautement symboliques dans un paysage architectural ou politique, que l'on pensait immuable. Puis, dans l'après-coup, la même sidération, le même silence, et surtout, la même mobilisation des corps pour se retrouver et continuer d'avancer.

 

A chaque fois, la peur s'est installée insidieuse, celle d'un cataclysme, celle d'une situation pouvant à tout moment basculée dans le chaos, avec en prime, les craintes d'une mort civilisationnelle toujours possible. Un désarroi que Chirac, à la manière de Guliani, a réussi à désamorcer en devenant, comme lui, un véritable rédempteur, dans un mouvement qui s'apparente a celui du shaman. Ce dernier intervient, on le sait, dans les situations de cataclysme, au moment ou le sol se dérobe, au moment ou la sécurité est menacée, au moment ou le pouvoir séculier semble vaciller, ou manifesté des signes de faiblesse. « Un cataclysme politique », « glissement de terrain », et « tremblement de terre » sont des expressions couramment utilisés pour désigner ce que d'aucun considère de part et d'autre de l'Atlantique comme un véritable « affront national ». Un affront d'autant plus formidable qu'il place la France au ban de la civilisation et révèle l'insécurité panique d'une population hantée par les symboles d'une époque qu'on croyait révolue : « Le Pen, ça rime Aryen », proclame un slogan en un génial raccourci.

Si le vocabulaire est éloquent (séisme, glissement de terrain), l'ironie est saillante. Vedette incontestée de la présidentielle, l'insécurité (de la petite délinquance au tueur fou débarquant aux portes de Paris) a été un thème exploité avec succès par toute les droites confondues. Quand soudain un autre danger guette, sous le masque d'une figure ubuesque diabolique : « Aujourd'hui, dans une révolution mondialiste, la nation et ses défenseurs sont diabolisés », affirme le président du Front national, dont l'intégrisme politique n'est pas moins terrifiant que l'intégrisme religieux dont il partage les mêmes phobies, et le même délire d'ordre.

Comme chez les individus que nous rencontrons, la fragilisation voire la perte des repères environnementaux génère un sentiment de vide dont l'issue peut être tragique. Séisme après séisme, un nouveau vertige secoue l'Occident, son inviolabilité physique à New York, symbolique à Paris. Désormais tout est possible : la destruction des Twin Towers, l'élection d'un facho à la présidence de la République. Réplique française au séisme du 11 septembre, la dernière élection présidentielle illustre encore une fois la fragilité grandissante de nos territoires que l'on croyait inaltérables. Qu'est-ce qui provoque cette soudaine vulnérabilité? À New York comme dans l'ensemble de l'Amérique, l'atteinte directe de ses paramètres spatiaux identitaires : destructions d'icônes (gratte-ciels); arrêt du mouvement (culte de la libre circulation). En Europe, et notamment en France où les espaces sont mieux assurés, c'est leur symbolisation qui est touchée. Menace d'un territoire replié dans ses derniers retranchements, totalitaire, raciste et xénophobe. Cette vulnérabilité à sa forme d'expression, les médias la nomment « psychose spatiale ».

Qu'elle touche l'identité des nations ou celle de leur population, cette psychose se fonde sur la crainte de voir les mobilités de restreindre et les frontières se refermer. Qu'il s'agisse d'un cancer politique dont on surveille les fièvres, ou d'un virus ou autres radiations capables de destructions massives. L'intégrisme est aujourd'hui spatiocide, la mort possible des territoires redevient présente dans notre paysage occidental. Les disparitions de villes, parfois de pays, couvertes par les médias dans des univers étrangers font brutalement retour dans notre réalité, et la rende plus aléatoire. Quand des icônes géographiques d'un côté, et des consciences historiques de l'autre, sont ainsi bousculées, on assiste à des mouvements de ré-humanisation du corps social. Le sursaut vital met en scène le corps. À New York, la population se regroupait dans des abris de fortune pour tromper la peur de nouveaux dommages. En France, c'est la rue qui a été investie. Dans les deux cas, l'aura immédiate, c'est la fraternité et l'idéal, et comme le note Paul Auster, la démocratie.

Les mouvements de réassurance passe par la ré appropriation de l'espace par les corps, réunis ensembles face à des forces qui désunissent. « On est tous des fils d'émigrés », « Allons enfants de la Patrie ». Au-delà des discours pouvant être contradictoires, les peuples se mobilisent pour affirmer leurs idéaux de vie. Par deux fois et de manières différentes, on a vu une suspension du discours, sa mise en échec, sa prise en défaut. La psychiatrie nous apprend que là où l'espace indique ses failles et ses limites, ce sont ces mêmes corps orphelins de mots que nous recevons, isolés, atomisés. Dans les cliniques de la modernité, c'est très souvent le corps qui se retrouve en première ligne comme médiateur du malaise, au moment où la parole est sidérée. Ça laisse sans voix.

Dans notre nouvelle ère, le siècle de l'espace, comme l'annonçait Foucault, les territoires sont devenus aléatoires, flottants sur une planète vieillissante, médiatiquement déclassée. L'insistance de facteurs environnementaux, politiques et écologiques hors contrôle fragilise les spatialités humaines et signe une véritable révolution spatiale du mental. La position respective et les rapports de la parole, du corps et du sol sont actuellement en pleine mutation et obligent la psychiatrie, elle-même en souffrance territoriale, à penser l'espace comme nouvel interlocuteur du mental. L'espace s'est imposé aux politiques qui eux-mêmes, en restent bouche bée.

C'est par l'entremise d'idéaux qui devraient aller au-delà des équipes sportives nationales (encore le corps!) qu'on devrait essayer de recomposer des solidarités nouvelles ne respectant pas forcément les découpages politiques habituels, depuis longtemps emportés par les vagues de la mondialisation. Comme en psychiatrie, l'élaboration d'un nouveau champ d'écoute social consacre le retour dans notre civilisation de son éternel refoulé, l'espace dont on mesure aujourd'hui à l'échelle macroscopique les possibles effets.

 

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