Étrangers et espace public

 

Catégorie : clinique géomentale

URBA, No216, novembre 1986.

Mots-clés : frontières, étrangers, malaise spatial, immigration, langage spatial, Antillaises, Arabes, clinique psychiatrique, espace

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L'espace public a-t-il un sens commun ? La clinique psychiatrique d'urgence, en prise directe sur la ville, suscite cette interrogation. L'expérience commune des consultantes étrangères nombreuses - crises explosives des Antillaises, troubles corporels des Arabes - témoigne d'un malaise proprement spatial. Celui-ci révèle de manière manifeste ou latente leur insertion problématique dans des espaces publics rigoureusement codés.

 

Les Antillaises conduites en état de crise à l'hôpital arrivent souvent entre deux policiers. Leurs cris et leur énervement prolongent l'explosion initiale qui prend pour cadre bureau, cantine, drugstore, lieu public exposé que les accompagnants présentent comme dégradé au cours de la « crise de nerf ». L'événement est immédiatement topographié. La réprobation voire la répression s'autorisent de la dégration du lieu. Les dégâts sont sans doute moins importants dans les faits que dans leurs récits, porteurs de fantasmes : « elle a failli briser les vitres du hall », « elle cassait tout dans le bureau. » Simple désordre, en fait. La dégradation semble plus symbolique que réelle : gestes et propos déplacés. Espace détourné.

Il ne s'agit pas de détailler ici les faillites narcissiques de l'exil qui président à l'irruption de ces états de crise, mais d'analyser les logiques d'espace à l'oeuvre. Le territoire refoulé revient comme une ultime tentative de communication. L'explosion s'approprie le lieu hôte en le conjuguant avec un imaginaire originel où rues, places et paliers demeurent investis d'une quotidienneté expressive. Musique, danses, palabres, le drame n'y est pas exclu, ils s'y expriment publiquement. Animation et témoins oculaires servent de mémoire vivante. Cette logique d'expression spatiale va se heurter ici à l'incompréhension ou aux craintes d'envahissement xénophobes. Les témoins sollicités se sentent agressés. Ils ne témoignent en fait que de la rigidité de nos espaces publics, réduits à leur unique fonction de passage, de traversée des apparences. Ces espace jouent à la manière d'un langage qui, soudain, devenant incompréhensible, entraîne des effets de trouble.

Contrairement aux Antillaises, les Arabes intériorisent : tremblement de la tête, obligation perpétuelle de détourner le regard, plaies au visage par lésions consécutives au grattage. Ces femmes, souvent immégrées de fraîche date, ont en commun leur désir de rentrer au pays. Kairouan, Tlemcen... Le malaise spatial s'incorpore et met en échec le discours fonctionnaliste et géométrique de la médecine voire de l'architecture. La plainte somatique est irrationnelle. Elle se promène dans des anatomies en désordre qui reproduisent sans doute la découverte anarchique de nos espaces publics dévoilés. La référence au modèle urbain n'est pas relayée par des signes, des énoncés, des pratiques collectives.

La déambulation dans nos villes menace les femmes musulmanes, limitée encore plus par l'absence de repli privé, culturellement familier : mélange de parfums, d'épices et de tâches partagées. Le grand corps féminin des sociétés musulmanes manque. Son absence s'insinue quotidiennement dans les petits appartements, les chambres de bonne et les hôtels. Dépossédées, orphelines et nues, leur corps, avec ses angoisses de mort, demeure le dernier carré où exprimer leur désarroi face au désordre supposé de nos espaces publics.

La projection explosive antillaise, ou l'introjection implosive arabe, reflète la rigidité d'un langage spatial latent et inviolable, sous peine de grave méprise. Ces situations limites ne sont pas évoquées par simple désir d'exotisme : elles soulignent en fait l'arbitraire d'un tel langage, dont l'unité de sens reste perpétuellement à démontrer. Faits divers et sociologie urbaine ponctuent les trébuchements d'une grammaire culturelle qu'écrivent aussi, à Paris, provinciaux, banlieusards, SDF, et autres laissés pour compte de l'ordre urbanistique. À une époque où l'espace devient mémoire et média.

 

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