Le voyage : psychose et transterritorialité.

 

Catégorie : clinique géomentale

Publié dans la revue Empan, No 54, juin 2004.

Mots-clés : transterritorialité, spatialité, Québec, territoire, France, Normandie, harmonie spatiale, psychose, langage, corps, Rouyn Noranda, psychiatrie, Abitibi, espace

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L'expérience de psychiatrie nomade dont je vous propose le récit est celle d'un échange transcontinental entre deux groupes de jeunes adultes ayant vécus au moins une décompensation psychotique, l'un venant de Normandie en France, l'autre d'Abitibi, au Québec, où je pratique. Avec deux intervenants qui comme l'ensemble du groupe n'avaient jamais voyagé en Europe, j'ai participé au cours des années 90 à l'organisation et à la réalisation de ce voyage proposé par l'Office franco-québécois pour la jeunesse. Cette offre s'inscrivait dans les objectifs de notre groupe qui se réunissait chaque semaine depuis deux ans ; il visait à rompre l'isolement de ces jeunes urbains et à créer dans leur cité minière un réseau de solidarité capable de les mobiliser. Le projet a été accueilli avec enthousiasme par le groupe.

 

Cet échange qui m'a donné la possibilité de participer à une expérience engageant espaces et individus en mouvement, m'a permis d'observer la manière dont les participants se déplacent, confrontés pour la première fois à une situation d'étrangeté territoriale. L'échange se fait en deux temps. Nous sommes les premiers à traverser, pour deux semaines, avant de recevoir nos hôtes, à Rouyn-Noranda un mois plus tard. Début juillet, envolée vers Montréal puis vers Paris, deux jours dans la capitale, train vers Caen, arrêt de quelques jours dans une institution de sa banlieue, tourisme en Bretagne et en Normandie, plages, feux d'artifice et pétards du 14 juillet. Retour à Paris, escalade de la Tour Eiffel, départ pour Montréal et de là , retour au bercail, Rouyn-Noranda, au Nord du Québec.

Le voyage

Durant notre périple en France nous devons être attentif à la manière dont confronté à cette situation nouvelle, notre groupe va réagir. Première nuit parisienne : trois participants traversent à pied le périphérique et entrent clandestinement au Père Lachaise à la recherche de la tombe de Jim Morisson ; quelques jours plus tard au Mont St Michel, le pèlerinage sons et lumières prend des allures d'expérience hallucinatoire... parfois menaçante pour de nombreux jeunes. Nous devons en permanence interpréter, prévenir et gérer des trajets qui s'emballent ou des lieux qui soudain perdent consistance.

Le voyage exacerbe les équilibres et les tensions au sein du groupe qui est appelé à reproduire un lieu stable. Le groupe sert de port d'attache autour duquel se distribuent différentes figures spatiales, déploiement pour certains, repli pour d'autres. Certains jeunes vivent le groupement tribal comme une entrave, pour d'autres, au contraire, le groupe représente un ancrage. Se déplacer oblige à conjuguer lieux et trajets, de ce point de vue, les participants réagissent de manière contrastée à la situation d'étrangeté territoriale qu'ils vivent. Sur une scène ouverte, leur relation au geste et à la parole, va s'inscrire en termes de mouvement et d'arrêt, le groupe va immédiatement se scinder.

Certains jeunes, à vingt-quatre heures d'une ville minière de trente milles habitants, sont immédiatement happés par le rythme de Paris, fascinés par le quartier des Halles. Tropisme pour les contacts rapides, la théâtralisation des situations, une certaine liberté d'expression, des liens anonymes et immédiats. Lors des déplacements touristiques en train ou en autobus, ces mêmes jeunes vont d'ailleurs manifester le même plaisir face au paysage qui change en permanence. De son côté, l'autre partie en rupture est plus retirée, elle se protège du mouvement au sein du groupe qu'elle investit comme un lieu stable auquel les gens vont venir se coller. Lorsque le groupe s'arrête une semaine en banlieue de Caen, ces jeunes, plutôt sédentaires, s'installent, prennent leurs aises, sont capables de se reposer, tandis que les jeunes nomades contestent cette sédentarité dans laquelle ils se sentent mal. Ils se placent en opposition soit en exagérant le phénomène d'arrêt, en restant au lit, en refusant de participer aux soirées organisées par leurs hôtes, se séparant du groupe ou en transgressant la règle la plus élémentaire à savoir, se retrouver.

Même si l'ensemble du groupe chemine sans rencontrer de réels déboires, ses membres et par contrecoup le groupe lui-même ont beaucoup de difficultés à conjuguer trajets et lieux pour articuler un langage spatial cohérent. Du reste, une de nos taches d'intervenant sera d'organiser ces articulations, à savoir, donner un sens, une direction possible qui ne se perde pas en trajets et ne s'enlise pas dans les lieux, deux tendances presque inconciliables au sein du groupe.

Ce modèle d'intervention n'est pas très éloigné de ceux utilisés par la psychiatrie contemporaine, ou notre rôle consiste très souvent à offrir un cadre conservateur, un repère spatial au fondement de tout travail thérapeutique. Vivant avec ces jeunes dans des conditions de promiscuité inhabituelle, cette fonction est compliquée par le fait que nous devons sans cesse réaménager notre centre mobile d'observation et de référence.

L'échange

Par la suite, au fil de l'échange, nous allons pouvoir mesurer le poids des spatialités collectives sur la manière dont les deux groupes inter réagissent avec un environnement inconnu et mythique. Le cheminement propre des deux groupes reflète leurs racines territoriales, différentes pour ne pas dire opposée : d'un côté un territoire solidement ancré historiquement au cœur de l'Europe; de l'autre, une des plus récente et fragile colonisation d'Amérique du Nord. Là encore, il s'agit d'être au plus près des sentiments d'exaltation puis de déception qui accompagne cette découverte continentale.

L'interterritorialité de cet échange permet d'élargir la perspective, au-delà des utilisations individuelles de l'espace, telles qu'elles se sont manifestées avec nos participants. Chaque groupe va rapidement se définir en regard de son propre pattern territorial. Dans l'exploration d'un autre continent, chaque groupe se prémunit contre son étrangeté en l'inscrivant dans l'imaginaire de son propre territoire.

Pour les jeunes Québécois, le voyage en France manifeste un désir de renouer avec une histoire archaïque et originelle. Ceci est accentué par le fait que nous nous rendons en Normandie traditionnelle, terre d'exil vers le Nouveau Monde. Il y a dans un premier temps une véritable curiosité historique qui se manifeste dans l'intérêt porté aux architectures, aux bâtis monumentaux. De même, visiter une plage normande, des cimetières et des musées évoquent le souvenir du débarquement allié durant la dernière guerre mondiale. Côté français, la traversée de l'Atlantique est synonyme d'ouverture de grands espaces. C'est la curiosité de voir ou de vérifier des images gratte-ciel, grosses voitures américaines, petites villes des séries télévisées. En toile de fond, la mythologie du western. On ne s'étonnera pas que le point culminant du voyage de groupe français soit sa visite d'une ville indienne au sud de la Baie James.

Une fois la curiosité passée et l'installation faite, chaque groupe, à sa façon, se sent insécurisé par cet espace étranger. Les Français sont désemparés par une immensité qui leur paraît sans limite, trop uniforme. Un jeune Français synthétise ce sentiment en disant que les magasins sont trop généraux et pas assez spécialisés, pas assez localisés. Le rêve américain a ses limites. Côté québécois, les voyageurs sont rapidement saturés par ces organisations architecturales qui sans cesse renvoient à l'histoire. Ils se sentent enfermés dans des espaces trop limités ou la symbolisation des lieus semble préjudiciable à la liberté des trajets.

Pour les uns et les autres apparaît rapidement le désir d'un retour au familier, à une identité territoriale avec laquelle les groupes ont hâte de renouer. À peine débarqués à Montréal, les jeunes d'Abitibi se sentent déjà chez eux tandis que les Français dans ce même aéroport au moment où ils repartent, sont plus calmes et plus décontractés malgré les adieux. Les patterns territoriaux d'origine se remettent en place. Il y a une forme de relâchement des attitudes et des corps qui ont été exposés en première ligne durant le voyage.

Ce constat suggère à quel point le sentiment d'appropriation et d'appartenance territoriale est important pour des sujets fragilisés, qu'ils soient en détresse économique ou psychique. L'identité territoriale semble parfois la dernière façon pour eux de s'identifier et de se repérer, c'est-à -dire d'harmoniser leurs mouvements. Le territoire se constitue alors comme véritable limite corporelle ou pour le moins, comme la scène géographique nécessaire à l'expression du corps. Un ultime repli archaïque et sécuritaire.

Conclusion

Cet échange nous a confronté à des paramètres de communication spatiale se déclinant, se décomposant individuellement en termes de lieux, de trajets et de frontières. Nous avons vu à différents moments du voyage, notamment lors du retour, comment ces paramètres se recomposent collectivement pour rétablir des identités spatiales différentes selon l'origine géographique des groupes. Si parler, c'est la capacité de conjuguer vocabulaire et syntaxe, se déplacer oblige à conjuguer lieux et trajets. Si en même temps, parler, c'est composer avec les qualités de la langue, se déplacer, c'est rencontrer le poids des territoires qui nous fondent, de la terre mère à la mère patrie... Avec ses articulations micros et macroscopiques, ce type de langage spatiale pénètre aujourd'hui la pratique clinique.

Cette communication spatiale est d'autant plus importante que le langage premier n'est plus la parole ; les Français avait précédemment fait un échange avec des Italiens et tous s'accordaient pour dire que la langue n'avait pas été un obstacle. Comme dans toutes situations de fragilisation territoriale, l'expression passe par le corps : s'éloigner, se perdre, se reposer, s'effondrer, se saouler.... Le corps exprime les affects, enregistre la menace ou l'étrangeté des territoires selon des modalités archaïques, rapides et parfois dangereuses. Insécurisé, il entre en résonance directe avec l'espace et comme thérapeute, nous devons déchiffrer cette seconde langue émotive et corporelle.

Ivresse du mouvement, repli régressif, emballement des trajets, enlisement dans les lieux, ces paramètres cliniques nous sont familiers, ils déterminent les hospitalisations et en établissent les contraintes : assignations cellulaires, départementales, après midi de sortie puis congé d'essai jusqu'à la resyncrhonisation spatiale. Celle-ci nécessite des dispositifs de sauvegarde, des prothèses environnementales, des mécanisme institutionnelles une organisation communautaire capable d'offrir domiciliation (hôpitaux de nuit, familles ou structures d'accueil) et activités (centre de jour) permettant d'articuler un langage spatial cohérent. C'est vrai avec les psychotiques, c'est vrai aussi pour les nouvelles symptomatologies mentales rivées au corps qui expriment l'insécurité environnementale des consultants. Borderline, toxicomanies, burn-out, itinérance où tentatives suicidaires sollicitent souvent le thérapeute comme un véritable agent spatial. Non plus donner un sens, mais indiquer une direction.

 

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