Les auberges du cœur

 

Catégorie : prises de position

Publié dans Le Devoir, 28 février 2006

Mots-clés : mental, psychiatrie, espace

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Avant que les Auberges du cœur ne se perdent dans le flot des nouvelles, j'ai ressenti le besoin, pour ne pas dire l’urgence, de me solidariser du cri d'alarme de leur porte parole, l'ancien maire Doré. Depuis une vingtaine d'années, psychiatre de première ligne dans divers contextes géographiques et sociaux, je constate une véritable explosion de pathologies mentales mutantes générées dans nos sociétés par les bouleversements d’une mondialisation en marche forcée.

 

Parmi les effets les plus dévastateurs et les plus tragiques, M. Doré a raison de souligner le taux élevé de suicides au Québec, notamment parmi les jeunes, il est la première cause de décès chez les 15 à 19 ans avec une prévalence chez les jeunes hommes, (trois pour une femme). Des études indiquent clairement que les plus vulnérables d'entre eux sont ceux qui sont aux prises avec les rigueurs de la rue à Montréal, 4 fois plus de risques, 5 fois plus dans le cas d'enfants ou d'adolescents qui ont été précédemment ballottés malgré eux dans diverses structures d'accueil. Dernièrement, la presse faisait état d'une étude indiquant que les suicides des moins de 14 ans, même s'ils demeurent rares, ont triplé ces dernières années et cette fois élément nouveau, l'écart des sexes se resserre. Montréal n'est pas la seule touchée. L’épidémiologie nous indique que cette progression du nombre de suicides touche d'autres métropoles, et de manière plus précise, leurs quartiers les plus déshérités, qu'il s'agisse des banlieues ou des ghettos. De manière plus large encore, on note que les bouleversements planétaires actuels en déstabilisant les territoires, de la Zambie à la Lituanie en passant par le Skri Lanka, entraînent une augmentation parallèle du nombre de suicides, notamment parmi les des jeunes hommes

Que se passe-t-il? D'abord et immédiatement, le constat que, lorsque nos vies se désorganise ou lorsque nous traversons une période de crise, la fragilité des racines historiques et surtout la fragilisation des ancrages territoriaux associées à la nervosité des centres-villes ou au désarroi des régions délaissées créent des situations propices au passage à l'acte suicidaire largement favorisé par la consommation d'alcool ou de drogues inhérente à ce type de situations. Ainsi, durant cette période intermédiaire et incertaine de l'adolescence, au moment où tout menace de ruine la vie d'un jeune homme, le voilà livré à lui-même dans un espace ordinairement consensuel et supportant, dont il est d'abord marginalisé puis rejeté. Même si on cherche à juste titre et trouve sans doute des gènes facilitateurs ou des oedipes profondément blessés, au sein de ces populations, nous sommes persuadés que la désorganisation spatiale est, comme l'indiquent des statistiques croisées, un élément déterminant dans ces passages à l'acte, et ce, d'autant qu'elle s'accompagne le plus souvent d'un sentiment d'impuissance pouvant expliquer que cette réalité touche préférentiellement les hommes. Notre travail psychiatrique, notamment à l'urgence révèle que la précarité et l'incertitude territoriale fragilise les individus qui ont le plus souvent recours au corps : toxicomanie, alcoolisme et violence mais aussi fatigue ou douleur pour exprimer leur malaise.

C'est dire que nous considérons la déclaration de l'ancien maire Doré comme parfaitement fondée. Il a raison de souligner, dans cette période de transformation spatiale, pour certain de chaos, la nécessité des Auberges du cœur, qui comme d'autres accueils permettent aux jeunes itinérants de se réorganiser en retrouvant un certain contrôle de leur territoire, et ce faisant, une meilleure conscience d'eux-mêmes. La psychiatrie est actuellement confrontée aux mêmes exigences thérapeutiques, car c'est souvent au travers de médiations spatiales, passages à l'urgence, hospitalisations, recours aux réseaux communautaires que s'opère la reconstruction des personnes, non seulement itinérantes, mais aussi celles désorientées dont la vie a été brutalement désorganisée par une perte d'emploi ou par une séparation.

Cette nouvelle réalité, avec à la fois la mutation des pathologies et les moyens à mettre en place pour essayer de les contenir sinon de les régler, implique chez le clinicien une sensibilité aux données environnementales, l'acte thérapeutique s'inaugurant très souvent par la simple nécessité de réharmoniser la personne avec le milieu, avant qu'elle ne puisse retrouver ses limites et sa parole. Comme pour la cardiologie ou la dermatologie dans leur domaine respectif, cette révolution spatiale du mental implique que la psychiatrie développe elle aussi un versant environnementaliste et préventif d'autant qu’aujourd'hui s'impose le stress comme élément déterminant, des déséquilibres psychiques.

C'est dire que les propos de M. Doré ne s’adressent pas seulement aux politiciens, mais ils nous n’interpellent aussi comme praticiens, en mal d’asiles et de divan contraint d'établir dans cette période de bouleversements les bases d'une psychiatrie d’inspiration écologique. On pourrait par souci d'extension, de décloisonnement la nommer géomental, ce qualificatif permettant d'englober une réalité plus large, incluant individus, groupes ou peuples. Des explorations et des interventions multidisciplinaires s’imposent pour pouvoir offrir des soins et des aides adaptés à notre nouvelle actualité planétaire au moment ou le tissu spatial devient incertain.

 

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