Prétexte futile pour un débat douteux

 

Catégorie : prises de position

Publié dans Le Devoir.

Mots-clés : racisme, discrimination

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Dans la page Idées du quotidien Le Devoir du 20 mars 2001, Monsieur G. B. critique amicalement le titre choisi par les organisateurs de la semaine d'actions contre le racisme et la discrimination. En épousant une approche du racisme fondée sur des déterminismes naturalistes qui finissent par bousculer les valeurs culturelles les mieux établies, l'auteur conteste la formule « On ne vient pas au monde raciste. Pourquoi le devient-on? » Le racisme serait ainsi l'expression d'une volonté naturelle de sauvegarde où de puissance confortée par des religions monothéistes consacrant la notion de peuples élus.

 

Cette part de malveillance latente voire d'inhumanité serait comme le bon sens, la chose du monde la mieux partagée. Pour légitimer cette opinion, l'auteur insiste sur le caractère universel d'un racisme qui serait la chose « la plus normale, la plus naturelle qui soit », et l'auteur associe cette conviction à la légitime affirmation de sentiments d'appartenance communautaire, en convoquant au passage les Lois régissant le règne animal. Comme nous le verrons, l'argumentation n'est pas nouvelle, et elle permet à l'auteur de renvoyer dos à dos culture dominante et populations minoritaires discriminées.

Ainsi, la quasi absence des minorités dites visibles dans les médias, leur sur-représentation dans les prisons, leur discrimination au niveau du travail et du logement, bref tout ce racisme institutionnel devrait être lui aussi considérer sous l'angle subjectif d'un partage de responsabilités dont l'auteur ne nous précise pas les charges et les limites. Sous prétexte de juste équilibre ontologique, son approche du racisme sans référence historique ou sociale particulière masque la réalité présente de rapports de force qui ont conduit nos sociétés aux pires violences raciales, de l'ethnocide à l'esclavage, en passant par la surexploitation de populations autochtones ou déportées.

On ne s'étonnera pas de trouver dans son argumentaire la référence habituelle aux Lois du règne animal, plus précisément celles des « mammifères que nous sommes » (sic) pour établir notre modeste microcosme comme une véritable jungle et cautionner la défense d'identités culturelles supposées menacées, aux dépends de minorités se sentant elles-mêmes assiégées. La Nature, décidément très en vogue par les temps qui courent, représente une fois encore dans cette approche le mal absolu et la source de tous nos maux, tandis que le règne animal, comme à l'ordinaire est convoqué pour absoudre nos pires ignominies, qui soit dit en passant, vont bien au delà de la simple bestialité.

C'est même très précisément dans cet au-delà que va prendre forme humaine la dite défense naturelle du territoire et de la hiérarchie. Les traditionnelles dynamiques d'asservissement, de déportation et de destruction de peuples qui ont eu cours dans l'histoire ont été, depuis plus de trois cents ans, rationalisées puis industrialisées par notre meilleur des mondes occidental qui mène le bal, traite négrière, ethnocide amérindien, colonialisme, ou Shoah. On est loin de la survie animale et des lois d'une Nature autrement généreuse et pillée de surcroît essentiellement par ces mêmes occidentaux que nous sommes.

Reprocher à la nature le racisme, c'est un peu comme la rendre responsable du trou de la couche d'ozone, où de la maladie de la vache folle. Il est inutile de l'accabler de nos crispations identitaires régionales alors même que les cultures auxquelles nous participons lui tournent ostensiblement le dos. Il y a lieu de se distancier aujourd'hui d'une conception ethnocentrique, à saveur freudienne, où le rôle de la culture serait de sublimer le naturel sans jamais réellement y parvenir. La nature n'a pas vocation à être le bouc émissaire d'opérations discursives visant à nous déresponsabiliser et à nous déculpabiliser. Il est temps pour les intellectuels de sortir de ces ornières de pensées nostalgiques légitimant un ordre fondé sur la totalité et la raison, et de travailler à l'élaboration d'un champ culturel moderne autour du hasard et de la diversité, capable de formaliser de nouveaux magnétismes et de nouvelles synthèses.

De mon point de vue, on l'aura compris, j'adhère totalement à la formulation choisie par les organisateurs de cette semaine, « On ne vient pas au monde raciste. Pourquoi le devient-on? » Elle inscrit le racisme dans le registre où il s'exprime : celui de rapports de force géographique qui n'ont rien de vraiment naturels, et elle nous renvoie à notre sort commun, celui de participer à une chaîne humaine dont la survie est aujourd'hui menacée sur la planète.

 

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