Psycho-Police
Catégorie : urgences psychiatriques
Éditions médicales SPECIA, Paris, 1986, Vol. II, p. 30-31.
Mots-clés : Fernand Widal, sdf, intervention, SDF, gestion de crise, police, Paris, ville, toxicos, crise, espace, urgences psychiatriques
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J.-D. Leccia : Pouvez-vous raconter une intervention auprès d'une personne en état d'urgence ?
Brigadier : Je vais vous donner un exemple. C'était un couple de 70 ans à peu près. Le pépé était super excité. La mémé voulait sortir de l'appartement, mais son mari l'en empêchait; alors elle avait noué des draps et essayait de sortir par la fenêtre du 4e étage. Vous imaginez, une mémé de 70 ans descendre comme ça, c'était la chute assurée. On intervient, on frappe à la porte. Naturellement le monsieur était derrière, on a parlementé, il ne voulait rien savoir. On a fait le tour, des gens nous ont autorisé à rentrer chez eux, et on a vu qu'effectivement le monsieur avait un couteau de cuisine dans les mains et donc était dangereux. Alors je suis revenu, et derrière la porte j'ai discuté pendant une heure avec le pépé, j'ai dit : Écoutez pépé, vous faites sortir votre dame, vous continuez à casser ce qui reste, je vous assure que je vous laisse chez vous! Ça ne tournait pas très bien, alors j'ai fait venir mon officier…et on a discuté, rediscuté, et finalement il a fait sortir la mémé et on a continué à discuter chacun d'un côté de la porte. Je lui ai dit : Vous voyez pépé, je tiens ma promesse, je vous ai dit que vous restiez à la maison, vous y êtes, c'est très bien vous avez laissé sortir votre femme, on n'en parle plus. Naturellement, le lendemain la PJ est venue et ils l'ont interné, mais moi j'avais tenu ma parole. Je pense que quand tout est cassé à l'intérieur on n'est plus à une nuit près.
J.-D. Leccia : D'après vous, y a-t-il une bonne méthode d'intervention ?
Brigadier : Il ne faut surtout pas avoir peur, et si on a peur, il ne faut surtout pas le montrer. De toute façon, la peur n'évite pas le danger. Il faut donc voir dans les trois secondes, que ce soit dans un appartement ou sur la voie publique, il faut évaluer si l'on doit intervenir énergiquement (pousser une gueulante) ou intervenir calmement. On ne sait pas sur qui on tombe. Il y a des gens pour qui on pousse une gueulante, on les fait monter dans le car et une fois dans le car on discute calmement. Il y a des gens qui sont tellement angoissés que ça les rassure qu'on leur donne un ordre. En fait, ce sont les badauds qui font le plus de mal. Quand vous voyez une bagarre dans la rue, il y a un attroupement et personne n'intervient, c'est un spectacle alors que malheureusement quelques fois ça peut être très grave. Donc, ma façon d'agir, c'est d'enlever les gens de la vue du public le plus rapidement possible. Soit énergiquement, soit gentiment, c'est à nous de voir.
Connaître le terrain
J.-D. Leccia : Ce qui ressort de votre propos, c'est qu'il faut parler.
Brigadier : Oui, c'est déjà une thérapeutique. Mon principe est de régler le plus d'affaires sur place. Il y des choses qui ne concernent personne hors du milieu familial et ça réconforte les gens de savoir que s'ils nous appellent on vient, on discute sur place et les trois quarts du temps ça s'arrange. Il y a beaucoup de solutions qui sont trouvées grâce à cette discussion, si brève soit-elle. Il ne faut pas faire voir qu'on est supérieur; les gens considèrent les flics comme durs...
J.-D. Leccia : Les sans-domiciles et les toxicos sont des gens auxquels vous avez aussi affaire ?
Brigadier : J'en amène très peu ici à Fernand Widal, je les mets en médecine normale. J'ai pas eu tellement à faire avec ces gens; ils se présentent tout seuls à l'hôpital, ou alors il faut qu'on soit appelé par un tiers qui voit un oisif près d'une école par exemple. On va lui faire un contrôle d'identité, on va discuter et selon ce qu'on ressent, on va le diriger.
J.-D. Leccia : Y a-t-il des lieux privilégiés où vous ramassez plus souvent ?
Brigadier : Peut-être aux alentours des grands magasins au moment des fêtes parce que là les gens ont plus tendance à s'extérioriser.
J.-D. Leccia : Dans les bars?
Brigadier : Non, pas très souvent dans les bars, d'ailleurs souvent les tenanciers virent ces gens-là et ce n'est peut-être pas un bien...
J.-D. Leccia : Des amis m'ont dit que la police était souvent appelée pour des gens qui sont délirants, tout seuls dans un appartement ?
Brigadier : C'est vrai, mais aussi ça peut-être des tentatives de suicide. Ça peut être pas mal de choses, c'est par périodes. Les différends familiaux ont lieu particulièrement au moment des fêtes, à Noël et au jour de l'an : on casse bien la croûte et puis, manque de chance, quinze jours après y a plus de pognon. Alors il y a des drames qui se produisent et les voisins appellent parce qu'il y a des cris, des coups qui sont portés.
L'adaptation, qualité capitale...
J.-D. Leccia : Y a-t-il des périodes dans l'année plus propices aux crises de démence ?
Brigadier : C'est certain, la pleine lune pour les psy, le printemps pour les malaises cardiaques. Ça fait vingt ans que je fais ça et je m'en suis bien rendu compte.
J.-D. Leccia : C'est une idée très répandue chez vos collègues qu'ils sont de plus en plus sollicités pour des problèmes psy ?
Brigadier : Je ne pense pas. La vérité c'est qu'ils font davantage la distinction entre les fous et les autres. J'oblige mes gars à diriger les malades sur les services spécialisés.
J.-D. Leccia : La connaissance de la ville, est-ce important ?
Brigadier : Peut-être pour les délinquants, mais autrement je ne pense pas que ce soit capital pour les psy.
J.-D. Leccia : Je pensais que c'était quelque chose d'astucieux.
Brigadier : Je ne crois pas. Un gars de province va davantage s'intéresser à la ville qu'un titi parisien qui lui, ne discute pas beaucoup. À la campagne, on discute, on s'inquiète de ne pas voir son voisin se lever à la même heure. À Paris, on meurt comme un chien. De toute façon, tout ce qui est psy, moi j'amène à Fernand Widal.
J.-D. Leccia : Vous sentez un décrochage quand vous croyez avoir à faire à quelqu'un de normal et que vous réalisez que c'est une personne en état de démence?
Brigadier : C'est ça, on le sent. Les situations sont évidentes, les indices nombreux : soit la personne nous dit elle-même qu'elle vient d'un hôpital psychiatrique, soit son allure vestimentaire nous intrigue. Il y a aussi le comportement par rapport à nous : très souvent ces gens-là nous disent qu'ils ont besoin de parler, alors nous, on comprend tout de suite.
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