Rock’n rue

 

Catégorie : urgences psychiatriques

Les urgences psychiatriques, Éditions médicales SPECIA, Paris, 1986, Vol. II, p. 25-27.

Mots-clés : junkies, Fernand Widal, sdf, toxicos, SDF, urgences psychiatriques

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J.-D. Leccia : Je suis content de vous voir ce soir Patrick, ça fait bien deux, trois mois que vous n'étiez pas venu nous rendre visite. Vous êtes punk maintenant...

 

Patrick : Oui, c'est mouvant hein ?

J.-D. Leccia : Tout à fait l'opposé de ce que vous étiez avant. La dernière fois vous vouliez être employé à l'Assistance Publique...

Patrick : J'avais pris une apparence straight mais ma colère et mon agressivité restaient. Ça ne veut pas dire que dans ma vie, je suis agressif, mais quand les choses deviennent dures il faut que je prenne un autre personnage…

J.-D. Leccia : Vous aviez commencé par quoi ?

Patrick : Travesti. Avant, j'étais petit gigolo, rien de spécial...

J.-D. Leccia : C'est à ce moment-là que vous aviez commencé à venir ici?

Patrick : C'est là que j'ai commencé à ne plus aller. Il fallait que je me retrouve un peu. C'est grâce aux urgences à l'hôpital que j'ai su où me resituer. Je craque aujourd'hui, mais si je suis venu « emmerder » le peuple pendant des années c'est peut-être pour ça qu'aujourd'hui je sais ce que je veux. Parce que le « tapin » c'est pas une vie. Si j'avais continué un an de plus, je me serais carrément foutu en l'air, c'était le suicide. J'avais déjà un pied dans la tombe, j'ai trop « flippé ».

J.-D. Leccia : Et maintenant ?

Patrick : Je squatte avec des blacks, je fais la manche dans la journée, et tout ce qu'on gagne, on le partage pour acheter la bouffe, le tabac et l'alcool.

J.-D. Leccia : Vous rentrez tous les soirs ?

Patrick : Non, t'es pas obligé, tu fais ce que tu veux mais il vaut mieux y aller le plus souvent possible; la place est vite prise parce qu'il n'y a pas beaucoup de squatts sur Paris. Il y a plus de squatters que de squatts. Je rentre quand je suis bien. Quand je ne suis pas bien et que je suis très angoissé, je n'y vais pas car je ne peux pas parler; alors je viens ici. Je suis venu la semaine dernière, la semaine d'avant et puis ça va mieux. Je discute une ou deux heures et je repars. Quand mon angoisse monte trop, que j'ai peur, que je n'arrive pas à la contrôler, je ne sais pas où je vais aller.

J.-D. Leccia : Et c'est le seul endroit à Paris ?

Patrick : Si vous voulez, c'est les seules urgences où je viens le plus souvent possible. Tout le monde me connaît. On me reçoit bien, parce qu'il y a des endroits où on s'en fout un peu. Ici on me connaît.

J.-D. Leccia : Vous connaissez beaucoup de psychiatres ici? Vous avez des contacts très différents avec eux?

Patrick : Oui, j'ai beaucoup de contacts très différents. La psychiatre que j'ai vue la semaine dernière, quand je rentre avec elle je suis pas à l'aise comme avec vous. Par exemple, elle est assise derrière son bureau, dans son rôle. Elle le montre, elle te le fait sentir. C'est normal qu'elle m'écoute, mais après il n'y a plus rien. Elle est là , elle me dit : parle, vide ton sac et au revoir. Quand je parle avec vous ou un autre, je parle, je parle, je me sens bien, je ne sais pas comment vous expliquer. C'est pas « vide ton sac et casse toi ».

J.-D. Leccia : Généralement ici, vous avez de bons rapports avec les psychiatres ?

Patrick : En général, oui.

Rassurer Monsieur

J.-D. Leccia : Même si ça ne va pas avec le psychiatre, vous pouvez parler avec le personnel.

Patrick : C'est ma famille, le personnel.

J.-D. Leccia : Finalement, si le psychiatre est bon ou pas bon, ce n'est pas le plus important.

Patrick : Je préfère qu'il soit bon pour me rassurer sur un certain plan. Je connais très bien les symptômes d'angoisse depuis que je vous en parle, la mort, etc. Même quand j'en parle au personnel, je repars avec la même angoisse. Mais si j'arrive à dire au psychiatre ce que je ressens et que je vois qu'il comprend, je repars d'ici sans la peur d'être angoissé. Je suis rassuré parce que c'est un psychiatre. J'ai beaucoup besoin de me rassurer.

J.-D. Leccia : Vous menez aussi une vie qui n'est pas très facile.

Patrick : Oui, c'est pas facile, toujours à me battre. J'ai choisi mais je subis les conséquences c'est normal, mais il y a des moments où tu craques, tu es comme un petit bébé qui a besoin de quelqu'un.

J.-D. Leccia : Ce sont des gens qui mènent des vies un peu aventureuses qui ont besoin d'une aide psychiatrique?

Patrick : Exactement. Les gens qui ont une attitude dure dans la vie. Ils ont besoin de quelqu'un. Je me suis rendu compte en me battant depuis des années que je suis devenu un peu psychiatre, moi aussi.

J.-D. Leccia : Je pense que vous devez être très psychologue quand vous voyez des gens qui sont mal.

Patrick : Oui, j'aime rassurer les gens. Mais encore maintenant, le boulot qui me plairait, c'est un boulot médical, rassurer les gens, leur parler, leur apporter quelque chose.

J.-D. Leccia : Vous voudriez essayer de rentrer à l'hôpital ?

Patrick : J'ai écrit et je me suis présenté à B., j'ai eu une réponse. Je me suis présenté, mais comme j'étais efféminé ils m'ont pas pris comme agent.

J.-D. Leccia : Vous m'aviez dit, je viens aux urgences parce qu'elles sont toujours là , etc.

Patrick : Quand elles seront transférées à Fernand Widal, je ne viendrai plus. Il y a tellement de psychiatres là -bas qu'à chaque fois j'en verrai un nouveau, tandis qu'ici je tombe souvent sur les mêmes.

J.-D. Leccia : Vous pensez que le personnel sera moins attentif ?

Patrick : C'est obligé parce que là -bas il y a un service de toxicos, un centre anti-poison, etc., il est obligé d'être plus sévère. Ils seront moins attentionnés. Là -bas, ils n'ont pas l'habitude de me voir régulièrement. Ici, pendant des années, on a vu mon évolution, pas mon évolution, mes trajets...

J.-D. Leccia : On vous a suivi à la trace. Avec vous, j'ai des grandes périodes comme ça, je suis content de vous voir, quand je vous sens bien et puis il y a de longues périodes où il n'y a plus rien. Je sais que vous existez, je me rappelle vous avoir vu en travesti avec toute une bande et maintenant vous venez en punk et vous vivez dans un squatt. Vous en revoyez des travestis de cette époque ?

Patrick : Rarement, très rarement. Depuis que je suis punk, j'ai été une ou deux fois voir des travelos.

J.-D. Leccia : Ils n'ont pas évolué comme vous ?

Patrick : Tous ceux avec qui j'étais, ils me disent toujours tu reviendras et moi je sais que non. Ils sont à Boulogne, Pigalle... Quand je passe dans ces quartiers pour aller chercher du tabac en pleine nuit, je traverse en flèche.

J.-D. Leccia : Quand vous avez des problèmes, il y a des lieux comme les bars où vous pouvez parler.

Patrick : Un bar, c'est pas pareil, tu peux picoler un verre ou deux, tu te fais brancher et tu bois un verre en pote, tu sais pas sur qui tu tombes. Il va te pleurer dans les bras, déjà que toi tu es angoissé, réceptif, il te projette le problème sur toi; s'il est au troquet, c'est pour rencontrer quelqu'un ou bien pour se saouler la gueule et oublier un peu.

J.-D. Leccia : Il n'y a pas d'autre lieu où l'on peut rencontrer des gens ?

Patrick : Si, peut-être, mais je les connais pas.

J.-D. Leccia : Moi non plus.

Patrick : S'il y a des lieux, j'aimerais bien les connaître, j'ai fréquenté des boîtes pendant des années quand je me suis prostitué. Maintenant avec tous les « flippes » que j'ai et les complexes de ma nature, j'évite d'aller en discothèque. Ça revient des fois, je sors dans des boîtes de musique hard.

La vie et la mise en scène

J.-D. Leccia : Vous aimez bien le rock ?

Patrick : Oui, j'aime bien les Sex Pistols, Nina Hagen, j'aime bien les gens qui délirent beaucoup.

J.-D. Leccia : Je trouve que le rock ça ressemble beaucoup à votre vie.

Patrick : Oui, si vous voulez, pour moi le rock c'est toute une mise en scène; c'est de l'opéra, du théâtre chanté, tout ce que tu veux, que ce soit agressif ou pas. La vie des gens comme moi, comme d'autres qui « galèrent » un peu.

J.-D. Leccia : Alors en vous, il y a votre côté rock et il y a vote côté urgence.

Patrick : Oui, mon côté urgence, on ne peut pas l'enlever, il reste là toujours; c'est pas le rock, tu parles d'autre chose, tu parles de toi-même, de ta vie. C'est très important de pouvoir causer, et même des fois tu apportes des choses. La rue, c'est pas une urgence dans le sens où tu peux pas arrêter quelqu'un et dire je suis angoissé et discuter une demi-heure. Les gens, ils te disent, va te faire voir, c'est pas mon problème, moi aussi je suis flippé. Il n'y a pas tellement de lieux de regroupement et de chaleur.

J.-D. Leccia : Ici, c'est un lieu de chaleur, vous êtes bien accepté, mais vous savez qu'il y a des gens qui sont très mal acceptés, comment vous pouvez expliquer cette différence ?

Patrick : Souvent, je me pose la question, ça tient à mon évolution. Et puis, ils voient que je bouge, que je veux que ça bouge. Ceux qui veulent rester dans les mêmes malaises ou les « arnaqueurs » qui ont besoin d'un lit, ils sont mal reçus. Moi j'ai pris l'hôpital comme hôtel quand je ne pouvais pas faire autrement.

J.-D. Leccia : Peut-être que maintenant vous pourriez suivre une psychothérapie ?

Patrick : Au dispensaire je suis suivi, mais c'est pas solide, il faut que je me recentre. Je me sers des urgences parce que je sais que les urgences sont toujours là , le jour ou la nuit, il y a toujours quelqu'un. Au dispensaire, il y a les rendez-vous. Si je ne me sens pas bien jour et nuit, je sais que je peux venir ici et on me connaît. J'ai pris l'habitude de Lariboisière.

Nous avons choisi cette interview, car elle date de plusieurs années. Patrick n'est effectivement jamais venu aux urgences Fernand Widal. Je l'ai complètement perdu de vue. Ce décalage dans le temps et dans l'espace est le garant de son anonymat. Nous avons reproduit le plus fidèlement possible ses propos.

 

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