Tradition, modernisme et nouvelle prostitution

 

Catégorie : entrevues

L'actualité médicale, Vol. 25, N0 24, 16 juin 2004.

Mots-clés : sexualité, rôles, sexes, prostitution, psychiatrie, psychanalyse

Partager : Digg - Del.icio.us - Ma.gnolia - Reddit - Spurl - Newsvine - StumbleUpon

*

« La prostitution répond à d'autres motivations que le simple désir d'un échange sexuel, qui en demeure le prétexte », note le Dr Jean-Dominique Leccia. Médecin psychiatre à Rouyn Noranda et à Châteauguay, le Dr Leccia, professeur adjoint de psychiatrie à McGill, a longtemps travaillé aux urgences psychiatriques parisiennes, entre autres à Pigalle, auprès des prostituées. Selon lui, la prostitution est un bon indicateur de l'état des relations hommes/femmes, dont elle est la part secrète. Le médecin limite sa réflexion aux seuls échanges entre des adultes consentants. L'actualité médicale l'a rencontré.

 

L'actualité médicale : Existe-t-il un lien entre le désarroi des hommes au Québec et la montée de la prostitution ?

Le Dr J.-D. Leccia : La prostitution est la très vieille complice d'une virilité aujourd'hui, en pleine débandade. Les rôles sexuels sont en pleine redéfinition dans nos sociétés où le partage des tâches est parfaitement commutable. De la mode unisexe du tricotage, de l'épilation, et des produit de beauté à l'apparition de femmes tortionnaires, les domaines réservés s'amenuisent. Stérilité, décrochage, suicide, violence, toxicomanie les hommes résistent mal à ces bouleversements auxquels les femmes semblent mieux préparées. Lors de la crise du verglas j'ai constaté que c'était surtout les hommes qui décompensaient et certains ont vécu de véritables scénarios apocalyptiques. Dans un contexte général d'instabilité et d'insécurité local et planétaires, la virilité est déstabilisée, les femmes qui en sont souvent les victimes ne sauraient être imputables. Ce désarroi physique et profond va bien au delà de la guerre des sexes puisqu'il engage la fragilisation actuel de l'environnement à laquelle les hommes semblent particulièrement vulnérables.

L'actualité médicale : Alors la prostitution ?

Le Dr J.-D. Leccia : Elle s'est adaptée en intégrant ces nouveaux paramètres, ces nouvelles craintes... Aux urgences psychiatriques, à Pigalle, j'ai rencontré des prostituées de rue amazones, travestis, et jeunes éphèbes. Une prostitution d'époque, dans l'un de ses sanctuaires dont je recevais aussi les clients dépités parfois détroussés. Aujourd'hui, loin des quartiers chauds, j'accueille les abonnés en ligne des différentes formules de sexe virtuel, quelques danseuses et les lendemains de fêtes arrosées dans les clubs... Les habitudes, les intérêts changent...

L'actualité médicale : Le phénomène des escortes est en expansion. Pourquoi selon vous ?

Le Dr J.-D. Leccia : Il représente précisément une protection contre une prostitution de rue aujourd'hui plus dangereuse, faune urbaine imprévisible et quartier mal famé, exposée aux descentes policières. Il est plus sécuritaire même si l'échange demeure physique. Le corps est engagé dans une rencontre plus ouverte. C'est une prostitution de compromis adoptée, tous sexes confondus, par une classe moyenne urbaine désorientée.

Comme dans les clubs, cette forme d'échange sexuel épouse le rythme de notre modernité : rencontres facilement disponibles, rapides, diverses, mobiles, ponctuelles. Elles autorisent de courtes romances, des continuités en suspension dans un univers fasciné par la mobilité, depuis les mythologies du jet set jusqu'aux bourgeois bohêmes, les bobos. Entre nostalgie et ouverture, l'escorte s'adresse à la part errante de notre culture.

L'actualité médicale : Dans une civilisation du mouvement, les relations stables, les couples, ne sont-t-elles pas menacés ?

Le Dr J.-D. Leccia : Même si les revues populaires font régulièrement la somme des divorces de stars et si les unions deviennent des contrats à durée aléatoire, le couple résiste. Le mariage aussi, dont l'extension est activement revendiquée par des homosexuels, avec en face de chauds partisans de sa version originelle et exclusive. Quand tout bouge trop vite autour de soi, on a besoin d'un point fixe. La vogue du cocooning, que partage une cohorte de célibataires, indique, elle aussi, cette résistance face à une instabilité générale qui propulse anxiété et dépression au hit parade des maladies planétaires.

Aujourd'hui dans bien des cas, une des fonctions premières, du couple, est de représenter un point fixe qui résiste à tout ce qui est emporté par les changements et le mouvement... Cela dit, cet îlot sécuritaire se retrouve souvent impuissant à rassembler les images d'une sexualité éclatée et explosive, consacrée à plein mur par la publicité, relayée par les médias ou le net... La quête du plaisir, alors se déplace, elle passe par d'autres canaux dont les escortes...

L'actualité médicale : Mais qui sont ces escortes ?

Le Dr J.-D. Leccia : Les petites annonces qui les recrutent dans les quotidiens, présentent ce travail comme marginal et alimentaire, parfaitement compatible avec un cursus d'étudiant(e)... Elles sont un peu comme ces jeunes new-yorkais, serveurs de café occasionnels entre leurs cours d'art dramatique, dans attente d'être des artistes reconnus... Souvent ce qui est recherché dans ce type de relation sexuelle c'est justement cet « en plus »... il offre comme dans la mythologique scène de fellation du Déclin... la possibilité d'une romance qu'incidemment nous voyons se poursuivre avec bonheur dans Les invasions... Cette prostitution plus exclusive et plus onéreuse s'adresse essentiellement tout sexe confondu, à des professionnels, des politiciens, mais aussi au milieu artistique et médiatique.

L'actualité médicale : La prostitution signe-t-elle la défaite du couple ?

Le Dr J.-D. Leccia : Oui et non. Dans certains cas elle contribue à le maintenir. C'est une forme d'homéostasie du couple, acceptée voir pratiquée par les deux partenaires, beaucoup d'annonces d'ailleurs sollicitent directement les couples... Selon moi, c'est moins la structure du couple que sa durée qui est perpétuellement menacé par le rythme accéléré de nos sociétés où par leur perpétuel désir de nouveautés et d'exotisme. Ce sont d'ailleurs les catégories sociales, les plus sensibles et les plus en prise avec ce type d'idéologie, qui vont faire appel aux services d'escortes... La prostitution se transforme en regard des actuelles insécurités et contraintes de vie, qui ne sont plus seulement d'ordre sexuelle...

L'actualité médicale : La prostitution aurait-elle changé de nature ?

Le Dr J.-D. Leccia : Elle colle à son temps. Ce ne sont plus exclusivement, les infortunes freudiennes du sexe masculin, auxquelles elle s'adresse. Des femmes y font appel, elle s'offre à des couples. C'est le corps tout entier qui a besoin d'être rassuré, le corps est aujourd'hui fragilisé... Malmené par une société productiviste et consommatrice le corps se débat avec des représentations emblématiques changeante qui ne cessent de se succéder... Face à cette angoisse identitaires les nouveaux « travailleur du sexe » offrent un hédonisme d'urgence, qui via le sexe et le corps restaure un narcissisme aujourd'hui captif de l'image. A sa façon ce type de prostitution participe aux équilibres précaires de nos sociétés. Il n'est pas étonnant qu'il en épouse les emballements et accélérations..., pour le meilleur mais aussi pour le pire.

Aparté

Nous avons demandé au Dr Jean-Dominique Leccia de résumer la théorie psychanalytique sur la prostitution. La voici, présentée avec toute ses limites.

« Le classicisme en matière de sexe, c'est la psychanalyse. Même si Freud a peu parlé de la prostitution dans Psychologie de la vie amoureuse, il s'interroge sur « ce choix d'objets bien particuliers », qui sont « avant tout des substituts de la mère ». Le fameux couple maman-putain en quelque sorte. Freud note que la prostitution représente, pour le « client », une « issue » à une fixation infantile invalidante qui associe fantasme sexuel et sentiment de tendresse à l'égard de la mère. En mettant en scène le désir inconscient du sujet pour une mère infidèle, qui accordait ses faveurs au père, la prostitution désacraliserait l'image paradoxale d'une mère que la conscience par ailleurs pare d'une pureté morale inattaquable. Dans la prostituée, l'homme recherche la mère infidèle.

« Selon cette théorie, le couple peut en soi présenter une menace de castration pour l'homme. En réactualisant l'image d'une mère sacralisée, l'épouse, la partenaire, peut devenir sexuellement menaçante. La prostituée aux attaches affectives inexistantes ou plus labiles rassure sur une puissance sexuelle débarrassée de tout lien, sinon contractuel. Il y a dans la prostitution une part dévolue à une virilité empêchée, blessée qui est aussi une préoccupation très actuelle. Par la relation extraconjugale, l'homme va se rassurer sur sa puissance sexuelle. La prostitution apparaît alors comme une forme de restauration narcissique.

« Le problème avec la théorie freudienne, c'est qu'elle est enfermée dans une privatisation étroite du psychisme. Dans nos sociétés, dévolues à l'image et ivre d'accélération, les frontières mentales s'ouvrent. Nous sommes actuellement affectés par un environnement qui se transforme au rythme des médias et d'Internet. L'homme moderne doit apprendre à maîtriser cette présence insistante du mouvement, en apprenant à composer avec cette part nomade de lui-même sans passer forcement par la médiation de la prostitution ou la relation extraconjugale. C'est un casse-tête, qui ne s'adresse pas seulement aux hommes, et pas seulement au sexe, il nous concerne tous.

« C'est un débat qui a trait plus généralement à une maîtrise améliorée de nos milieux de vie, et dans le cas qui nous occupe à une meilleure harmonie entre espaces privés et publics. C'est aujourd'hui le défi auquel nous sommes confrontés, et s'il concerne la prostitution, il concerne aussi la psychiatrie... elle aussi en toute vertu cette fois, est intéressée à rétablir les équilibres. »

 

Billet suivant : D'un séisme à l'autre

Billet précédent : Le voyage : psychose et transterritorialité.