Une anthropologie des paysages
Catégorie : notes de lecture
Mots-clés : paysages, anthropologie, lieux, trajets, psychiatrie, espace
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Les divers et nombreux articles contenus dans l'ouvrage que nous allons parcourir s’intéressent à l’espace. Un espace qui après quelques centaines d’années de quasi-éclipse dans la pensée occidentale revient sur le devant de la scène. Catastrophes naturelles, catastrophes écologiques, mondialisation sauvage, barbaries locales, le tout sur fond de futur incertain ou pour le moins hypothéqué, se relaient en temps réel dans l’espace différé et nomade de nos récepteurs numériques à domicile. Cette omniprésence des enjeux spatiaux hante l’imaginaire contemporain qui, de Cap Canaveral à Hollywood en passant par les sectes cherche une nouvelle utopie, un Autre cosmique rédempteur.
Si les mutations spatiales actuelles intéressent le psychiatre, c’est parce qu’il s’y trouve directement connectée. Un tel bouleversement n’a pas manqué en effet d’affecter profondément les objets et les espaces de la psychiatrie. La clinique moderne va exprimer la fragilité des ancrages et l’incertitude des sédentarisations, le malaise des migrations et des déplacements de populations, le trauma des guerres et des catastrophes, mais aussi, la nervosité des centres-villes, la marginalisation des campagnes et l’isolement des périphéries et des ghettos. Elle-même exilée de ses lieux mythiques, l’asile et le divan, la psychiatrie est contrainte de s’ouvrir en diversifiant ses positions d’écoute au plus près de territorialités en crise. L’espace refait surface dans une pensée clinique où il avait figure de refoulé.
Le réhabiliter dans notre compréhension et notre perception du mental implique une initiation que nous offre une lecture préalable. L'ouvrage explore avec une grande précision descriptive et conceptuelle les diverses modalités de composition entre l’homme et l’espace en détaillant précisément le lien intime qui existe entre le sujet et le territoire qui le fonde et inscrit son histoire. Les textes que nous commenterons se rejoignent dans une approche de la spatialité, conçue comme une composition de signes repérables au fondement de toute aventure humaine et opérant comme un véritable langage capable d’induire des modes de vie et de penser.
Paysages
The Anthropology of Landscapes[1] met en évidence la manière dont les populations sont liées à leur territoire par un système d’inscription symbolique. Pour nous y introduire, nous avons choisi deux articles qui précisent les attributs constitutifs d’un tel langage territorial. Populations jusqu’à récemment isolées, les sociétés étudiées sont très différentes de par leur environnement géographique et leur mode de vie. Elles nous initient aux structures élémentaires des organisations territoriales, ainsi qu’à leur dimension spatiale imaginaire.
Le texte de Peter Gow, consacré aux Indiens Piros de l’Amazonie [2] , note que leurs voyages initiatiques de pêche ou de chasse se déploient à partir des villages où ils résident, tandis que Caroline Humphrey, dans son étude sur les populations nomades de Mongolie [3], montre comment, au contraire, ce sont les parcours cycliques qui inscrivent les aires de rassemblement. S’adressant à des réalités diverses et contrastées, les auteurs indiquent une première dualité au principe et au cœur de toute spatialité humaine qui va s’identifier en regard de la prévalence accordée à la sédentarité ou au nomadisme [4].
Les deux textes soulignent une seconde contradiction inhérente à toute organisation territoriale : limiter et gérer l’occupation du territoire d’un côté, composer avec le caractère éphémère et arbitraire de sa position géographique, de l’autre. Ils soulignent l’hétérogénéité de ces domaines, dévolus respectivement aux chefs et aux chamans. Le pouvoir hiérarchique et patrilinéaire des chefs instaure et défend les frontières de la société tribale, tandis qu’au-delà de cette limite, au-delà du visible et du rationnel, interviennent les chamans quand la société civile est menacée, incapable de faire face à des événements imprévisibles : catastrophes naturelles ou menace écologique. Ancêtres de nos actuels héros hollywoodiens confrontés au vide sidéral, ils vont parcourir les immensités de forêts ou de steppes comme de véritables espaces familiers et dialoguer avec leurs esprits pour neutraliser leurs forces destructrices.
Ainsi, ces deux textes soulignent la dualité de toute installation territoriale qui, au-delà de la diversité de son diagramme identitaire (en termes de trajets et de lieux), doit composer avec son inscription cosmique, véritable inconscient spatial dont les chamanes seraient les interprètes. Constitutive de toute spatialité, cette part latente largement dévolue à la science et à l'image dans nos sociétés va en sans cesse hanter en filigrane les autres articles de l'ouvrage, plus orientés vers l'observation de compositions spécifiques de trajets et de lieux enracinant toute collectivité humaine et fondant son équation langagière.
Ces deux premiers textes précisent le cadre structurel propre à tout langage spatial, dont les trois prochains articles que nous allons résumer confirment la réalité. Ils vont analyser ses capacités de résistance et ses modalités d’évolution en regard des nécessités d’adaptation historique.
L'échange
À propos des Fidjiens de l’île de Gau, Christina Toren observe la survivance des symboles territoriaux chez des peuples voués à une christianisation massive et, plus récemment, à l’implantation d’une économie de marché. Les Fidjiens conservent leur propre système de référence spatiale en identifiant les sujets à des yavus, constructions domiciliaires accueillant dans leurs fondations le corps de l’ancêtre et les pouvoirs qu’il détenait (les manas). Définissant les activités et les appartenances des sujets, cette territorialité place la nature en situation de mémoire spatiale, au moment où le corps est soumis à des idéologies occidentales bouleversant ses déplacements et ses activités.
Après avoir vu comment le langage spatial opère comme support de l’héritage culturel, nous allons voir avec Howard Morphy comment il est capable d’évoluer et de s’adapter. Pour les peuples Yolnus d’Australie, la temporalité se décline en termes spatiaux ou en métaphores géographiques. Dès la naissance – l’origine du temps –, le sujet est associé à un lieu et lui demeure identifié jusqu’à sa mort. De cette façon, le sujet fait partie de la spiritualité du lieu. La trace de son passage actualise le lien entre le passé ancestral et les expériences individuelles nouvelles que l’environnement changeant impose. L’espace fonctionne comme un support, un cadre mobile capable d’enregistrer les effets du temps présent selon des formes dont le langage et les arts conservent les codes.
Dans le dernier de ces trois textes, Robert Layton relate l’expérience de sa participation à une négociation en Australie ayant pour thème une redéfinition de l’étendue des territoires aborigènes. Il souligne la difficulté d’appréhender des distributions spatiales s’organisant selon les périodes de sécheresse et de pluie, qui obligent les populations à élargir leur territoire de survie par des jeux d’alliances matrimoniales avec des clans éloignés géographiquement. Le territoire géographique est là encore, en position de résistance culturelle face à une pensée occidentale qui l’appréhende neutralisé par les lois du marché.
Après ces trois textes qui nous indiquent la manière dont la spatialité fonctionne comme un système de signes fondant les cultures, actualisant leur évolution tout en résistant à leurs détournements, les deux études qui suivent viennent confirmer l’intimité du lien entre espace et culture au moment où l’environnement inscrit ses particularités au sein/saint même de la langue. Ces deux contributions ont un terrain commun, des forêts denses offrant un cadre de vie où la vision est limitée et la perspective absente.
Pour les Zafimaniris des régions montagneuses de Madagascar, où les rares sites offrant une vue dégagée sont sacralisés, Maurice Bloch note dans la langue la consécration du terme « clarté » comme signifiant majeur, ponctuant tout dialogue et étant synonyme de « santé ». Cette récurrence langagière était en résonance avec leur situation environnementale jusqu’à une récente déforestation, qui va accomplir fortuitement leur idéal ancestral de clarté. À propos des Oumédas de Nouvelle-Guinée, Alfred Gell relève la manière dont le signifiant lui-même est influencé par les exigences du cadre de vie.
La vision est limitée et ne sert qu’à se protéger des embûches et épines du chemin, l’ouïe est le mode sensoriel dominant. Une chose existe parce qu’elle est entendue, l’expression orale appartient au même registre sensoriel que ce qu’elle nomme. Le son apparenté au concept va servir à le nommer, comme certains mots tels « uf » (trompette de bois) ou « sis » (la montagne) qui reproduisent la sonorité de ce qu’ils désignent. Plus largement, l’auteur souligne que la langue, défiant l’arbitraire du signe, reconstruit au niveau phonologique et articulatoire un véritable paysage sonore en l’absence de perspectives visuelles.
La relation intime entre le champ sémantique et le contexte spatial que souligne, ces deux études pourrait éclairer la transformation des langues européennes originelles soumises à l’épreuve de la réalité territoriale américaine. Cette première série de textes, s’adressant à des sociétés en prise directe avec la nature, converge sur l’idée que l’environnement physique, ancre et fonde les identités individuelles et collectives. Les derniers textes de l’ouvrage (dont nous avons choisi l’ordre de passage) font appel à nos organisations territoriales, où l’espace se distancie de la nature et où le paysage fonctionne dans l’ordre de la représentation et de l’abstraction.
Tom Selwyn introduit cette hypothèse en notant comment la réappropriation du paysage biblique va présider à la naissance de l’État d’Israël. Le kibboutz, avec ses idéaux socialisants, va symboliser le retour sur la terre des ancêtres d’un peuple qui souhaite renouer avec une tradition agraire ancienne dont l’antisémitisme européen les a longtemps spoliés. Ce dessein territorial originel est compromis dans sa réalité physique, à la fois par l’extension des modes de vie urbains largement américanisés et par la militarisation de la région. Malgré cela, l’auteur montre que cette mythologie constitutive continue d’agir, opérant comme lieu de pèlerinage et de reconnaissance pour la diaspora, et comme légitimité symbolique d’une réalité étatique malmenée par sa situation géopolitique. Le paysage devient alors représentation et c’est à cette mutation que sont consacrés les deux textes de l’ouvrage avec lesquels nous souhaitons conclure notre lecture.
Dans l’iconographie hindoue, le paysage supporte et symbolise l’unité territoriale. Dans les représentations typiques de l’Inde contemporaine, l’environnement naturel se constitue comme le décor d’une mise en scène où des personnages expriment les contradictions et les singularités d’une réalité indienne où s’affrontent la tradition et le modernisme. La tension entre une avant-scène édifiante (image de femme en bicyclette vêtue traditionnellement) et une arrière-scène menaçante (jeune femme en scooter vêtue à l’occidentale) va se résoudre dans de nombreuses représentations où tradition et histoire convergent jusqu’à former un couple harmonieux entre des personnages culturellement distants. Dans ce contexte de nation jeune et étendue, comme pour les États-Unis, le paysage va inscrire une redéfinition permanente de l’identité. Son image, au travers de l’évolution des personnages, va permettre une redéfinition permanente de son identité territoriale, à la manière dont la télé série Dallas a transformé l’image du Texas des cow-boys en Texas des compagnies pétrolières, et ouvert la voie à un président.
Il en est tout autrement du paysagisme européen qui s’inscrit dans des territoires déjà bien définis aux identités mieux enracinées. Nicholas Green montre comment la ferveur paysagiste en peinture est contemporaine, en France, à l’avènement de la société industrielle. En opposition avec les espaces clos, sombres et fétides de la ville, théâtres de maladies, crimes et révolutions, les paysages naturels actualisés par des images, fonctionnent comme un objet nostalgique, comme l’élément manquant et pré-existant. Dans une société où la bourgeoisie a assuré son pouvoir et ne craint plus la noblesse provinciale, le paysagisme, avec l’apparition des résidences secondaires, des guides touristiques et le développement des chemins de fer, consacre une perception scénique et nostalgique de la nature. Cette mise en images cohabite avec l’apparition d’une société fondée sur le spectaculaire d’une vie parisienne où le flâneur rencontre son reflet narcissique dans les vitrines des magasins ou l’arrangement des terrasses de cafés.
La lecture de cet ouvrage nous a initiés aux réalités de la spatialité humaine se fondant comme un discours global qui inscrit les mentalités. L’ouvrage en a souligné les fondements en terme de lieux et de trajets d’une part, d’imaginaire et de symbolique de l’autre. Il en a indiqué la réalité tangible au travers d’études centrées sur des sociétés premières organisées autour de leur environnement naturel, tandis que sa représentation perpétue son existence dans les sociétés modernes, et notamment, dans les sociétés urbaines en rupture avec la nature.
Notes
[2]. Les indiens Piros vivent dans des villages organisés autour d'une place centrale, limitée par une barrière de hauts palmiers qui les sépare de la forêt environnante où s’inscrit une histoire tribale qui s’élabore et se transmet au hasard de leurs déplacements pour pêcher ou chasser. Coins de nature généreux, campements abandonnés devenus simples îlots de déforestation, ou monuments dédiés aux esprits des ancêtres organisent les trajets à partir du campement initial.
[3]. Au contraire des Piros, pour les populations nomades des steppes de Mongolie, ce sont les trajets qui vont fonder les lieux. Ils agissent comme points de repère sur les parcours et comme aires de rassemblement pour les tribus nomades apparentées qui s’y retrouvent autour de monuments funéraires érigés sur des hauteurs et dont les fondements abritent de petites pièces sans grandes ouvertures. Ces constructions architecturées autour d’une inversion de l’horizontalité en verticalité, et de l’ouverture en clôture, métaphorisent le pouvoir patrilinéaire des chefs qui instaure les frontières du territoire tribal.
[4] Que l’accent soit mis sur les lieux, comme chez les Piros ou dans les cultures européennes, ou qu’il soit mis sur les trajets, comme pour les populations nomades de Mongolie, ou les sociétés nord-américaines, toute territorialité va s’organiser autour d’une composition équilibrée de trajets et de lieux qui l’identifie. Ces compositions, dans leurs diversités, figurent le schéma organisateur commun à toute forme d’installation humaine, qui va devoir par ailleurs transiger avec le caractère arbitraire et aléatoire de son inscription sur la surface planétaire. L’insolite de cette situation transparaît parfois et peut éclairer le sentiment d’étrangeté éprouvé lorsque du haut d’un avion, on voit se dessiner sur le sol des petits circuits imprimés témoignant de la présence de grappes humaines isolées, posées sur des immensités de neige ou de sable.
Bibliographie
[1] Eric Hirsch and Michael O'Hanlon (ed), The Anthropology of Landscape, Perspectives on Place and Space, Oxford, Clarendon Press, 1995.
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