Une habitude de mauvais aloi
Catégorie : prises de position
Mots-clés : langue, francophonie
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En cette période de Sommet Intercontinental certains médias parisiens persistent a réhabiliter dans la francophonie une bien troublante tradition langagière.
Libération, 24 août 99, dernière page, titre gras, raccoleur : P.Tournon fait le nègre pour A. Jacquet.
L'article s’inaugure : Il y a même des nègres heureux... Plus avant : Jacquet, c’est un rêve de nègre. L’effet humoristique produit dans ces coupures ne peut être totalement étranger à la signification première du terme à savoir la désignation de Cultures et de Peuples, d’Hommes dont le sort dans nos sociétés est le plus souvent précaire. A moins de croire naïvement à la désubstantalisation d’un tel patronyme, on ne saurait innocemment l’altérer en le convoquant pour nommer un obscur travail d’écriture. Ce détournement, s’autorisant du sens figuré, trouverait, au dire de leurs utilisateurs, sa légitimité hexagonale dans une pratique courante de la langue que les médias relaient sans la moindre distance critique. Et les exemples abondent…
La programmation télé du 21 avril se répète identique dans la presse pluraliste, elle annonce entre autres pour le soir même le menu du magazine : Ça se discute : doublures, nègres, sosies: peut-on s’épanouir dans l’ombre de l’autre?
Pas vraiment si l’on en juge par le déroulement d’une émission où l’animateur va sans cesse buter sur l’emploi du terme nègre. Parmi les invités, les plus jeunes, et c’est rassurant, préfèrent plume que nègre. J-C Delarue, lui, erre, désarçonné, se précipite sur collaborateur d’écriture lâché par une invitée, expression plus joliment formulée, à son avis. Certaines plumes parisiennes établies le rappellent à un ordre plus nostalgique en s’autoproclamant bruyamment nègre. Cette fois, l’usage litigieux du terme ne passe pas inaperçu et génère un malaise le plus souvent absent lorsqu’il a cours.
Ainsi, l’hiver dernier lors d’un Bouillon de culture mouvementé, après une querelle entre les deux stars de la soirée à l’effet que Jacques Attali goûtait peu l’amitié juvénile de Claude Chabrol avec Le Pen, les revoilà réunis quelques minutes plus tard dans un rare moment de télévision nationale et consensuelle. Trente secondes durant lesquelles nègre, au carré parfois (le nègre du nègre), a été prononcé à dix reprises : sept fois pour le cinéaste, trois fois pour l’écrivain ex-conseiller présidentiel, sans que Bernard Pivot, le regard amusé, ne fasse la moindre mise au point. Le terme ne lui est pas étranger, ayant du expliciter naguère son détournement hexagonal a un invité américain interloqué. Plus tard dans la saison, une mention spécial pour S. Auger - Faut pas rêver - qui ouvre de nouveaux horizons. Avant de quitter son invité M. Gallo, il lui adresse un ultime hommage : Et nous savons que vous n’utilisez pas de nègre, introduisant dans la langue le nègre virtuel, celui qui tapis dans l’ombre pourrait à tout moment se dévoiler et entacher la réputation d’un écrivain.
Naturellement, nègre est ici et a chaque fois utilisé en toute innocence dans son acception détournée de nègre littéraire. La licence est permise, la cause paraît entendue, et dans les médias comme chez les intellectuels, les exemples d’utilisations litigieuses du terme foisonnent. Le mot opère comme un véritable signe de connivence, un hommage du vice à la vertu au sein d’une intelligentsia parisienne soucieuse d’établir un champs politically correct à la française. Ainsi, au hasard de lectures ou de zapping, on le rencontre fréquemment dans les rubriques littéraires, dans les grands débats culturels, en politique aussi, avec toujours cette même connotation douteuse. Si nous avons retenu prioritairement ces quatre dernières apparitions spectaculaires qui se succèdent en quelques mois, c’est que le terme semble définitivement prendre ses aises dans des publications ou émissions internationalement diffusées, confortant dans la Francophonie, via TV 5, l’idée que le terme est bien autorisé à désigner une tache d’écriture effacée et contraignante, un travail d’esclave moderne qui pour paraître plus vrai se fait nègre.
Certes, le terme a rarement habité les beaux quartiers d 'une langue dont le passé esclavagiste et colonial semble exonéré de tout discernement critique. On le pensait réhabilité depuis qu’Aimé Césaire et Léopold Senghor, il y a cinquante ans au travers de la Négritude, se l’étaient réapproprié en lui rendant sa noblesse originelle et son assignation exclusive, à savoir désigner des populations et, aujourd’hui, dans notre meilleur des mondes francophone, une part importante et sensible de nos frères de langue. Prenant acte de cette évolution le dictionnaire du C.N.R.S, dès 1985, précisait que les connotations péjoratives du mot étaient en voie de disparition en raison de la valorisation des cultures du monde noir. Aujourd’hui, le mouvement s’est dangereusement inversé et les acceptions stigmatisantes anciennes du terme refont surface après une éclipse de quelques décennies. Le mot est à nouveau largement détourné par des médias, frappés d’amnésie, qui participent ainsi à légitimer dans la langue des stéréotypes raciaux. Il est étrange de les voir circuler aussi librement dans des bouches ou sur des scènes ou l’on était en droit d’attendre une meilleure vigilance.
Cette dérive étonne. Pourquoi des locuteurs se permettent-ils dans leur domaine, les mots, ce qu´ils dénonceraient par ailleurs? Comment en ces temps de restauration d´une langue a vocation universelle et libératrice est-t-on si complaisant avec de tel raccourci langagier? Le siècle ne nous a-t-il appris que toute reconnaissance de la différence a comme préalable le respect absolu du patronyme identitaire de ceux a qui il s´adresse? Céder sur l’altération d’un tel signifiant à cause de son caractère usuel donc paradoxalement véniel n’est ce pas un peu céder a ceux qui en appellent à des exclusions plus musclées? Céder sur le mot, n’est-ce pas déjà céder sur la chose?
Pour faire avancer le débat et pour éclaircir ce détail de la langue, ne pourrait-on pas adopter plume ou auteur fantôme (Ghost Writer) où nul n’est engagé qui ne soit directement concerné. Cette actualisation permettrait aux minorités afro-européennes et afro-canadiennes de retrouver dans la langue la place qu'elles occupent déjà dans de nombreux secteurs de la francophonie, notamment en matière de création artistique et culturelle. Elle serait aussi la marque d'une attention et d’une reconnaissance fraternelle dans notre domaine, les mots, à l'égard de populations en situations souvent difficiles qui n'ont nul besoin de voir s'ajouter une insécurité linguistique a leur insécurité territoriale.
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