Urgences mentales, un nouveau sismographe urbain
Catégorie : clinique géomentale
Mots-clés : urgences psychiatriques
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Pour savoir ce que la psychiatrie peut révéler de la ville, les urgences sont des postes d’observation privilégiés. Ces accueils Inaugurant un modèle de « fast-psy » accessible 24 heures sur 24, se sont d’abord imposés dans les grandes cités américaines puis européennes et sont actuellement présents dans toutes les villes de moyenne importance. Leur rôle dans les régulations urbaines est d’évaluer la possibilité pour les consultants de se réconcilier avec leur environnement et en cas contraire, de leur proposer des issues de secours hospitalières en accord avec leur niveau de rupture individuelle ou avec la menace qu’ils représentent.
Pendant plus de vingt-cinq ans, j’ai pratiqué sur ces lignes de front psychiatriques dans divers contextes urbains, métropoles mondialisées mais aussi villes ou banlieues appartenant chacune à des ensembles régionaux ou continentaux différents. J'ai pu constater que ces diverses spatialités urbaines étaient chacune capables de générer des manifestations psychiques spécifiques et identifiables. Les milliers de patients que j'ai reçus m’ont très souvent livré tout autant leurs histoires individuelles que celle du territoire qu’ils habitent 1.
Dans un premier temps, les urgences psychiatriques des métropoles vont nous indiquer la manière dont elles se structurent en indiquant la place et le rôle des divers éléments spatiaux qui les composent. Dans un deuxième temps nous verrons ce que les urgences peuvent nous apprendre d’ensembles territoriaux plus larges dans lesquels s'inscrivent les villes et banlieues excentrées, ou elles se sont déplacées, À chaque fois nous nous appuierons sur des tableaux symptomatiques qui se répètent identiques suffisamment souvent, pour caractériser des unités cliniques urbaines significatives 2
1- Les métropoles mondialisées : les éléments
Les grandes cités internationales, aux quatre coins du monde nous indiquent qu'au-delà des cultures, les espaces urbains se constituent comme un véritable langage. Comme la langue avec ses substantifs, sa syntaxe et ses ponctuations l'espace se décline, se conjugue et se découpe en terme de lieux, de trajets et de frontières. Annexées par le mental chacune de ses séquences génère ses propres expressions cliniques qui en retour nous renseignent à la fois sur leur état et sur leur évolution actuelle.
L'incertitude des lieux
Madame Else arrive conduite par la police, agitée, elle s’insurge, elle affirme avoir mis le feu en se chauffant dans sa cuisine avec des papiers. La soixantaine, sans travail ni famille, son histoire se confond avec un appartement qu'elle a de plus en plus de mal à payer, dans un immeuble qui ne lui ressemble plus, avec de nouveaux locataires dans un quartier qui change. Délit ou délire ? C’est la question que posent les policiers. Bien sûr dans ce cas, c’est une simple négligence accidentelle, vite réglée mais comme pour Madame Garbo utilisant dangereusement son balcon en hauteur et comme pour beaucoup d’autres nous devrons par précaution la relocaliser au moins temporairement, contre son gré. Happy end pour Madame Else, des voisins inquiets sont venus à l’urgence sans même la connaître dans le but de l’entourer et de l’aider. Se réappropriant son environnement grâce à cette thérapie territoriale de fortune, elle a immédiatement retrouvé son calme et sa mobilité, elle est retournée chez elle, comme moi rassurée.
La précarisation des conditions de logement comme leur déconnexion d'un environnement familier ne font pas seulement que précipiter la perte d’autonomie des aînées isolées, elles fragilisent aussi le mouvement d’indépendance des plus jeunes. A Montréal, depuis vingt ans, le pourcentage de jeunes revenant vivre avec leurs parents est passé de 10 à 30 % et à Toronto, leur avenir domiciliaire est pour les parents des classes moyennes l’une des plus grandes inquiétudes. Si le film Tanguy3 a rencontré un tel succès, c'est qu'il s’inscrit dans une tendance qui se généralise. Au-delà des âges critiques, les groupes stigmatisés ou déplacés sont eux aussi particulièrement affectés par la fragilisation de leur habitat4. L’urgence accueille détresses, régressions, violences familiales, tentatives suicidaires voir autismes domiciliaires. Cette clinique de l’intime témoigne de la pression actuelle sur et par, des lieux qui ne s'arrêtent pas à la sphère privée domiciliaire que nous venons rapidement d’évoquer, mais englobe ses extensions : quartier5, banlieue ou ghettos, et aussi parfois la ville tout entière - et de ce point de vue le New York de l'après onze septembre est exemplaire. La psychiatrie d'urgence métropolitaine se trouve en prise directe avec les métamorphoses mais surtout avec la fragilisation des lieux qui sont au cœur de nos équilibres spatiaux, leur déstabilisation, passagère ou plus structurelle déracinent, exilent ou jettent à la rue les populations les plus fragiles, notamment les plus jeunes d’entre elles.
1- L'emballement des trajets
Parmi les jeunes nomades à Montréal (moyenne d’âge vingt ans), le taux de suicide est sept fois plus élevé que la moyenne déjà haute dans leurs tranches d'âge, et 40 % d'entre eux souffrent de maladies mentales et ont déjà fait des tentatives suicidaires. Pour ces itinérants, la demande la plus courante lorsque nous les rencontrons, c’est que l’on prenne en charge, momentanément, leur trajectoire, qu'on leur offre une pause. Qu'on les loge ou pour le moins qu'on les localise. La plus ou moins grande désorganisation de leur parcours dans laquelle leurs identités se fondent, autorise une évaluation clinique du stade de leur dérive spatiale et permet des réponses thérapeutiques adaptées à chaque cas. « Oui, j'ai mon côté urgence. Il reste toujours là. Je reviens, je parle de moi c’est la famille », ce jeune revolving-door parisien en orbite, s’appuie sur nous, et de simples passages répétés à l'urgence suffisent à harmoniser ses déplacements. Pour Julie « éparpillée en plusieurs endroits », une hospitalisation s'impose afin de la libérer d’un mouvement qu’elle répète jusqu'à s'épuiser. Une démarche thérapeutique qui va passer par l'isolement, la circulation libre dans le département de psychiatrie puis dans l'hôpital, les sorties en ville mesurées et enfin le retour à son existence ordonnée autour des foyers. Dans une société articulée autour de la vitesse et du déplacement6, une cure des trajets va souvent permettre de retrouver une mobilité ordonnée qui est le passage obligé dans la reconquête de son intégrité.
L'explosion de ces nouvelles pathologies de l’errance exprime de plus en plus l'insécurité qui s'attache aux déplacements, des no man's land menaçant pour ceux qui en sont captifs mais aussi pour ceux qui ne font que les traverser. En témoignent les nombreuses victimes du célèbre métro dodo boulot, car les transhumances quotidiennes sont elles aussi affectées d'un fort potentiel symptomatique. Il se manifeste essentiellement sur le mode du décrochage : évanouissement, malaises, chute ou attaque de panique pour ceux qui utilisent les transports en commun, incidents, accidents ou rage de la route pour les particuliers en voiture Ces électrons libres indiquent clairement le rôle déterminant des trajets7, au niveau des harmonies psychiques dans des univers urbains où les points de repère deviennent plus fous, ou incertains. La psychiatrie n’a pas seulement à faire aux états de la ville en direct mais aussi à ses mouvements8, et en même temps elle doit composer avec la labilité et la rigidité de se frontières capables de provoquer des exclusions brutales.
L'arbitraire des frontières
Revenons sur le terrain clinique, avec l'arrivée de patientes antillaises révoltées sous escorte policière serrée et parfois menottées. Elles ont été arrêtées pour scandale sur la voie publique Le récit des faits est souvent exagérée, l'une allait casser les toilettes du drugstore, l’autre s'acharnait sur le portail d'un immeuble, une autre encore faisait un scandale au réfectoire où elle est employée. En transgressant les frontières invisibles de la bienséance, elles vont se heurter aux réactions craintives des spectateurs au moment où elles sollicitent leur l'appui. Un contresens spatial qui généralement se poursuit à l'urgence par une immobilisation chimique, (Suman 2003)9 alors que le plus souvent la confusion territoriale se dénoue, en acceptant d'être simplement leur témoin attentif10 et en leur offrant une scène thérapeutique bienveillante où se retrouver. Comme les sujets bilingues qui récupèrent leur langue maternelle dans les moments de frayeur, ces jeunes migrantes antillaises pour exprimer leur désarroi se sont simplement repliées sur leur territorialité d'origine. Des lieux publics ouverts, plus solidaire et investis de vie, sans commune mesure avec les espaces publics métropolitains dévolus au simple passage, et au look, ou les forme d’expressivité et d'entraide directe sont rares11. Une confusion territoriale qui n'est pas sans évoquer celles que vivent les borderline, ces nouvelles stars de la psychiatrie d'urgence. On retrouve cette même tension interne, conflictuelle avec ce perpétuel va-et-vient entre un dedans et un dehors mal défini qui projette l'individu dans une zone d'incertitude, où il manifestes on malaise. Bruit, violence, lacérations ou tentatives de suicide, autant de frontière transgressée jusqu'à celle de la mort, avec la même demande ambiguë de retrouver leur intégrité. Il y a affluence de tableaux symptomatiques aux frontières, de plus en plus de demandes d'intervention en urgence non seulement pour ceux qui si heurtent les plus démunis12, mais aussi pour les plus nantis protégés par les codes et les caméras que l'on rencontre insécurisés prostrés aux portes de la dépression et de l'angoisse. Un tissu urbain cloisonné avec en contrepoint une société du spectacle, de l'image ou les limites du public et du privé s'abolissent, qu'il s'agisse de reality show ou de l'actuelle déferlante people. Entre affirmation et effacement la notion de frontière semble ainsi prise entre deux extrêmes : un rêve de la clôture quasi concentrationnaire et un effacement dangereux dans des univers qui les abolissent. Ce que la psychiatrie d'urgence nous enseigne c'est que dans un tel contexte il est pour le commun des passants de plus en plus difficile de protéger son identité en délimitant sa propre bulle, son espace vital.
Les métropoles offrant un large échantillonnage urbain mondialisées, la répétition des mêmes tableaux cliniques nous a permis de recenser leurs éléments constitutifs à partir de leurs effets psychologiques13. Ils nous indiquent que notre nouvel espéranto métropolitain décline les fondements mêmes d'un langage spatial. Un langage dont chaque élément constitutif, les lieux les trajets et les frontières génèrent des tableaux symptomatiques suffisamment riches et divers pour nous renseigner sur leurs rôles spécifiques et sur la manière dont ils se transforment.
2 - Villes et banlieues : les ensembles
Ce langage spatial que les métropoles nous révèlent ne se réduit pas à la somme de ses éléments. Comme la langue il fonctionne aussi comme ensemble pouvant s'apparier ou se différencier selon ses qualités propres. Les urgences cette fois d’entités urbaines plus petites, vont enregistrer des manifestations psychologiques propres à chaque type de territoires et ainsi nous permettre de mieux identifier des ensembles plus larges. Il va s'agir d'environnement économiques ou géographique, dans lesquelles s'inscrivent les capitales régionales mais aussi d’univers médiatiques et virtuels dont les banlieues se nourrissent.
L'évidence du territoire
Revenons au récit d'une rencontre clinique initiatique. Je viens à peine de m'installer au nord-ouest du Québec, à Rouyn Noranda capitale d’une région éloignée en pénurie de psychiatres: l'Abitibi. Déboulant de Paris, je suis encore totalement méconnaissant de ce territoire lorsque je reçois à l'urgence Rejean un jeune universitaire, fraîchement débarqué de Montréal, un « québécois pur laine », en situation d'étrangeté dans son propre pays. La police avertie, l’a retrouvé prostré, tétanisé, dans son « char » arrêté sur un de ces chemins de gravel qui enlacent la ville. « Je me sentais pris dans un labyrinthe, J’étais paralysé, aspiré par un trou noir avant de perdre la carte… J’avais l’impression d’être aspiré à plein régime vers l’ultravide.» La voix fatiguée devient physique, rupture conjugal à Montréal nouvelle amie locale qui vient de lui signifier une rupture, nouvelle séparation, détresse affective, une courte hospitalisation, de nombreux entretiens, une médication et un suivi rapproché. Modèle parisien. Quinze jours plus tard on m’appelle, il vient de revenir en ambulance, grave accident volontaire.
Ma lune de miel territoriale avec l'Amérique se transforme en cauchemar. Le sol se dérobe sous mes pieds lorsque, alerté, je retourne à l'urgence. « Quand on arrive en Abitibi, on est fasciné ou assommé, ça dépend, par l’horizon démesuré qui s’ouvre devant vous »14. J'étais à mon tour assommé, le recul m'avait manqué pour pouvoir mesurer sur ce jeune homme les effets de ces vastes horizons, modèle toundra qu’il ressentait comme l’expression d’un vide menaçant15 . Miraculeusement, il s’en sort avec quelques éraflures sans gravité, il va être à nouveau hospitalisé en psychiatrie. Sécurisé, dans l'attente de son rapatriement sanitaire en famille à Montréal, la parole avait retrouvé ses aises. « Le jour de l’accident, je conduisais trop rapidement sur la route 117 glacée, je n’étais ni triste, ni anxieux, simplement absorbé par la route par le paysage, un fondu enchaîné... »16 Coup de volant ou dérapage, décrochage de la mémoire, aucun souvenir. Pour ce jeune universitaire habitué à des repères métropolitains mieux établis ce décor de western boréal n’était pas forcément très porteur. Ce que nous en retiendrons c'est que l'Abitibi dernier territoire colonisé en Amérique du nord s'était imposé dans la relation comme un interlocuteur de premier plan au moment j'ignorais tout de ses immanences17.
Les spatialités incertaines
Je ne pouvais alors appréhender la dynamique d’un territoire minier économiquement balayé par les fluctuations mondiales du cours de l'or ou des matières premières, et dont les températures oscillent négativement en hiver et positivement en été autour de 40°. Tous ces cycles contrastés financiers ou météorologiques vont se refléter au niveau individuel par une instabilité des humeurs, tandis que les cracks boursiers et les changements de saison entraînent de brutales débâcles individuelles. Le territoire colonisé il y a moins de cent ans sur ces étendues vierges peut paraître hostile, inhospitalier d'autant que les lieux sont labiles, comme les quartiers de mobil-home, érigé en modèle architectural. Villages, tribus familiales, gangs d’amis, associations communautaires, églises, sectes, bars18 représentent d'ultimes points de repère et en cette période ou la noirceur et le froid se réinstallent, le repli hivernale vers les repères familiers renvoie l’étranger à sa solitude. À moins qu'il ne se fige, elle va le déporter vers les brasseries et les clubs, où l’alcool et la cocaïne, largement associé à la geste suicidaire, sont très facilement accessibles en cette période de boom minier. Une situation éminemment dangereuse dans ce territoire où le taux de suicide19 des jeunes hommes est élevé, notamment ceux qui sont déstabilisés par des séparations récentes, et se retrouvent seuls (40 % des cas). Ainsi, dans cette région dite éloignée que je découvrais l’âge, le sexe, l’isolement et la détresse sentimentale se composaient pour constituer une entité clinique locale synonyme de danger de mort 20.
Ce constat local est aujourd'hui universel, il s'adresse à tous les territoires frappés par cette épidémie silencieuse de suicide qui touche les jeunes hommes en difficulté. La liste est longue, et diversifiée, elle inclut des territoires géographiques ou symboliques, menacés ou destitués, des environnements redessinée ou dénaturée par la logique de la mondialisation. L’augmentation de ces suicides recouvre la carte géographique des régions les plus démunies au point de faire de cette réalité un signe clinique d'alerte face à des populations habitant bien sur des zones excentrées mais aussi des banlieues urbaines déshéritées21. L’épidémiologie nous indique que leur courbe ascendante est proportionnelle à la détérioration des territoires ou des communautés urbaine concernés. L’Abitibi participe ainsi de ces sous-ensembles spatiaux, en constante progression qui enregistrent eux aussi les effets tragiques de leur fragilité et peuvent devenir meurtrier, pour des jeunes hommes eux aussi en situation de survivance sociales ou affectives.
Les spatialités continentales
Mais l'Abitibi c’est aussi «le pays des motels, des bars, des forêts qui n’en finissent plus et des autos filant à toute allure sur des routes plates...»22, sa capitale que je découvre en plein boomtown, s'inscrit comme une simple griffe sur une immensité où se conjuguent destins individuels et territoriaux. Un raccourci de l'Amérique frappée comme le ses langues importées d'Europe par un sentiment d'étrangeté familière. C'est par la langue, que je que je vais dans l'après-coup de cette rencontre, découvrir la manière dont la géographie américaine a transformé les manières de penser et de parler. J’étais distraitement passé d’une langue qui avec sa tradition introspective fait l’inventaire des états23, à une langue qui définie les possibilités du mouvement et de l'action comme dans les thrillers et les road-movies. Cette langue, exilée et transformée est émaillée, d’expressions consacrant sa nouvelle orientation.. « Laisser sa chance au coureur », « se tenir aller », « changer le mal de place », « partir seul, se ressourcer dans le bois », entendues de manière régulière dans nos entretiens cliniques, Ces expressions sont autant d’idiomes, qui indiquent une représentation du mental ou la proximité de la nature, et la mobilité des corps et des lieux revêtent une vertu rédemptrice, alors que l’arrêt est par ailleurs connoté de danger et de mort. Ce n’est qu’après m’être familiarisé avec mon nouvel environnement, organisé autour des trajets migratoires et de l’arbitraire des lieus, que j’ai pu percevoir cette lézarde de la langue, là où, l’espace la transforme et la déplace.
La spatialité américaine, avec son propre tropisme va infiltrer le français, comme elle façonne à son image sur tout le continent les langues d’origine européenne qui l'accompagnent. Originellement assujetties à l’histoire, elles ont été contraintes de s'adapter aux nouvelles conditions spatiales qu’elles ont rencontrées. Comme les trajets, la syntaxe est simplifiée, la distribution du sens facilitée par des signifiants eux-mêmes réorientés vers le mouvement. À ma méconnaissance territoriale s'ajoutait dans ce cas précis un malentendu sur la langue elle-même, sur la métaphore qui la fonde, là où elle s'enracine. Malgré, un français universitaire partagé, la métaphore de la langue s'était imposée, elle avait imposé ses limites géographiques24. Pour faire image, dans ce chaos langagier mes tentatives psychothérapeutiques avaient sans doute eu la pertinence d’une discussion de salon bien tempéré dans un intérieur de mobil home25. Retenons de tout ça que la salle d'urgence de Rouyn Noranda26, nous aura introduits à une territorialité américaine construite de toutes pièces et ayant façonné une culture capable de subvertir la langue elle-même. C'est à cet ensemble avec toute sa charge symbolique et tous ces dangers qu'appartient l'Abitibi, dernier territoire à avoir été colonisé en Amérique du Nord.
Les spatialités de substitution
Si la pratique a Rouyn Noranda nous introduit sans les épuiser à des groupes spatiaux, se définissant par leur continuité continentale ou par leur condition existentielle ce sont les urgences des villes de banlieue, parfois en rase campagne comme celle où nous opérons qui vont révéler la place grandissante des univers de l'image et de la toile. Une banlieue plutôt calme. Typiquement nord-américaine, celle d’American Beauty, peu de marqueurs identitaires, « des maisons, aucune animation et parfois pas de voiture pour se déplacer »27, des inscriptions territoriales difficiles, sans cesse menacées. Dans un tel contexte, une rupture familiale peut rapidement devenir une catastrophe spatiale. Cadres anéantis, relégués dans des sous-sols ou dans des chambres de motel après avoir atteint leur rêve domiciliaire, maison avec piscine brutalement brisé par le départ de leur conjointe. Mais aussi mères monoparentales, épuisées, de foyers en maison de chambres que des « ex-chums » violents harcèlent et menacent sans cesse, les empêchant de se relocaliser. Sur ce territoire incertain se déploie la guerre des sexes mais aussi celle des générations. L’urgence reçoit beaucoup de jeunes désorientés aux domiciliations incertaines, occupation ou invasion du nid familial : agressivité, drogue, jeu pathologique, menaces et tentative suicidaire, nous sommes plus souvent confrontés au spectre de la mort qu’à celui des folies classiques. On évoquait à propos de l'itinérance métropolitaine la possibilité d'une symptomatologie du décrochage, cette fois-ci nous avons plutôt affaire à une clinique des accrochages.
D’abord, le standing, l’image. Un culte qui s'auto-entretient depuis ses originesLes lieux mariages, naissances, graduations sont filmés comme les sports extrêmes et les violences, l’image atteste de l’existence. Vidéo-clip, modes vestimentaire, tatouages et piercings, habillent très souvent une part importante de notre « clientèle », des borderlines chez qui le recours au spectaculaire pour s'identifier révèle l'insécurité des ancrages symbolique. Un spectaculaire qui peut devenir tragique, au moment où l'image se fait chair, adolescents meurtriers ou tireurs « fous », mobilisant les médias internationaux. Accrochage à l’image mais aussi plus récemment à la toile. Un monsieur d'une trentaine d'années récemment remarié, est déporté par curiosité vers des sites pédophile, il s'inquiète de cette pulsion nouvelle. Un père de famille bien installé croit tenir dans sa toile la passion de sa vie et se retrouve impliqué malgré lui dans un réseau de prostitution international. Ce sont ces habituels interlocuteurs virtuels, s'inquiétant de son silence, qui appellent la police pour une femme qui n'est pas sortie depuis un mois et fait une tentative suicidaire. La toile s'instaure comme un espace de reconnaissance et d'échange, une agora. Les dépendances physiques, imaginaires ou électroniques comme le retour identitaire des jeunes Mohawk de Kanawake limitrophe, sont autant de manière de se protéger de la désymbolisation et de la dénaturalisation des banlieues. Elles se constituent comme un modèle urbain en expansion, capable d'intégrer à l'échelle planétaire des villes, des régions, voire des pays éloignés des grands centres décisionnels et en déficit d'image, toute une spatialité marginalisée, plus géographique qu'historique.
Conclusion
En composant aujourd'hui avec un langage spatial, la psychiatrie notamment à l'urgence nous a permis d'entrevoir comment le tissus urbain se construit et comment il s'inscrit dans des ensembles territoriaux plus larges qui permettent de l'identifier. Aujourd'hui en l'absence de mots, le corps, compose avec l'espace pour exprimer sa souffrance mentale. Une souffrance universelle en forme de dépression et d'anxiété au hit-parade des maladies à l'OMS, et dont la seule cause commune probable est l'ensemble des menaces politiques ou écologiques qui planent sur la planète tout entière, rendant son futur hypothétique. Une souffrance plus locale aussi qui affecte l’avant-scène clinique contemporaine, avec en toile de fond, une inscription problématique sur un espace devenu incertain, nervosité des centres-villes, isolement des périphéries et des ghettos, ségrégations nationales où raciale, trauma des violences et des guerres, tragédie des catastrophes naturelles. En retour, si « la question du spatial est au cœur de la vie contemporaine »28, toute théorisation du mental ne peut plus faire l’économie des effets spatiaux. L’écart croissant entre une langue, tributaire de l’histoire, et des géographies mutantes qui la frappent parfois d’inanité, oblige la pensée clinique à s'actualiser. Le corps orphelin, se conjuguent de plus en plus souvent avec l’espace pour exprimer une souffrance que la parole est défaillante à symboliser. Le corps doit retrouver sa place et le langage sa diversité pour établir des sensibilités cliniques nouvelles, en résonance avec des spatialités, en pleine redéfinition.
Au moment où comme l'annonçait Foucault nous entrons dans le siècle de l'espace, cette révolution spatiale du mental implique une compréhension nouvelle à la fois de nos environnements, et de nos manières d'être au monde afin a ces deux niveaux de pouvoir mieux intervenir.
Notes
1. « Les urgences psychiatriques sont régulièrement exposées à l'univers urbain et au balayage incessant de ses flux. Un enseignement de la ville pourrait s'y élaborer, qui resterait, et qui survivrait à l'irréversibilité du passage des patients. » (S. Bordreuil, JD Leccia. Les urgences psychiatriques. Les Annales de la recherche urbaine no31. 1986).
2. « C'est ce processus de répétition qui permet l'hypothèse de l'existence d'une pulsion vitale de la ville. La ville pulse et certaines pulsions se rythment en pulsations qui rebondissent aux urgences » Michaud, G. 1986 : Les urgences psychiatriques, Paris, Éditions médicales SPECIA, Vol. II, p. 47.
3. Film d’Etienne Chatiliez sorti en 2001.
4. « L’habiter est une expérience intime qui relève de l'être en tant qu'être humain, et représente sa part ontologique » (Serfaty-Garzon 1999, Psychologie de la maison. Editions du Méridien p. 14). « On est des survivants » déclare en écho un jeune itinérant montréalais : « On nous demande en permanence de circuler, mais on ne sait plus où aller ».
5. « La nécessité de briser la vieille capacité politique des classes populaires, en assurant les conditions matérielles de leur atomisation.... démantèlement – habituellement baptisé rénovation – de leurs quartiers traditionnels et des formes de vie correspondantes. » Jean-Claude Michéa, L'enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes. Editions climats1999. p. 84-85.
6. « Le citadin et le citoyen ont été dissociés. Etre citoyen voulait dire séjourner longuement sur un territoire. Dans la ville moderne, le citadin est en mouvement perpétuel, il circule ; s'il se fixe, bientôt il se déprend du lieu... » Lefèbvre, H., 2006 : « Métamorphoses planétaires », Le monde diplomatique, Paris, octobre-novembre 2006 (Lefebvre, 2006).
7. « La mobilité est devenue une valeur et un principe fondateur du fonctionnement de notre société et de nos identités... » (Viard, J. 2006 : Éloge de la mobilité –( p.187).Essai sur le capital temps libre et la valeur travail, Paris, Éditions de l’Aube.
8. «La géographie est aujourd'hui en passe de considérer la notion de réseau comme un paradigme fondamental, au même titre que celui de territoire.... tant il semble que l'articulation entre ces deux aspects de l'espace sont fondamentaux pour sa structuration. » Le réseau, point commun entre internet et la géographie. Août 2001 Benoit Véler.
9. Suman, F., 2003: Cultural diversity, mental health and psychiatry. The struggle against racism, London, Routledge.L’ auteur cite plusieurs études qui indiquent qu'en Angleterre, les patients venant des Caraïbes reçoivent une médication généralement beaucoup plus lourde, notamment en matière de neuroleptiques, lorsqu’ils présentent des états d'agitation.
10. « The preverbal dimension of psychotherapy is largely transacted through nonverbal and contextual signals and hence cannot be subsumes by the discursive level. » Kirmayer, L-J. : « Psychotherapy and the Cultural Concept of the Person », p. 241). in Santé, Culture/Health, vol. 63, nº 41.
11. On ne compte plus le nombre de viols et d'agressions qui se commettent à claire-voie, dans des endroits passants sans que personne n'intervienne.
12. « Dressé face aux immeubles HLM, cette centaine de mètres de béton contre la porte d'un immeuble, de grands adolescents fulminent : de l'autre côté du mur : un centre commercial E. Leclerc. » Rueil: autour de la cité, le mur de la honte...ou du renouveau? Par Zineb Dryef | Rue89 | 06/08/2008 | 15H50.
13. « La psychogéographie se proposerait l'étude des lois exactes et des effets précis du milieu géographique consciemment aménagé ou non agissant directement sur le comportement affectif des individus ». Guy Debord.
14. Jeanne-Mance Delisle, écrivaine abitibienne, entrevue avec H. Guay, Le Devoir, Montréal, 20 octobre 1996.
15. « Une solitude absolue : une solitude avec un immense horizon et une large lumière diffuse; l’immensité sans autre décor qu’elle-même. », Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, Quadrige, PUF, p. 178.
16. S'impose l'évocation de la vertigineuse toile, où le visage et le décor se confondent : « Le cri » d’E. Munch.
17. Animée par des jeux de densité et de mobilité, cette « zone d’immanence procède par vitesse et lenteur indépendamment des formes, et par distribution des affects, indépendamment des sujets.» Gilles Deleuze, « Spinoza et nous », conférence donnée en 1977, publiée in Magazine littéraire, p. 50, nº 370, novembre 1998.
18. « Le gang est la meilleure auberge pour le pèlerin pressé, dans le gang l’étranger retrouve soudain ses moyens. C’est avec le gang dans le bar que j’ai eu soudain ma réponse à la question comment font-ils pour vivre ici ? » P. Foglia, « Le voyage en Abitibi », Journal La Presse, 17 novembre 1996.
19. En deçà des communautés amérindiennes et Inuits dont le territoire a été totalement bouleversé et qui détiennent en la matière un triste record.
20. « Le suicide en Abitibi-Témiscamingue : données épidémiologiques pour la période 1992-1996 », Dr Jean Caron. La Revue Canadienne de Psychiatrie.
21. Frontières incertaines mais aussi trop contraignantes en milieu carcéral, les taux de suicide sont au moins quatre fois supérieures à ceux enregistrés dans la population générale.
22. M. Ouimet, « Le pays du positivisme », La Presse, Montréal, 6 juin 1992.
23. La Conférence de Cintegabelle, Lydie Salvayre, Le Seuil, Verticales, 1999.
24. « Comme si je n’avais pas et n’aurai jamais le corps qu’on pourrait pleinement associer à la langue française! » page 137Jean Morissette. Amériques. Collection Itinéraires. L’Hexagone
25. « ... en aucune façon, il faut imaginer que l'ailleurs n'a plus de sens, bien au contraire, il est plus important que jamais pour participer au désapprentissage de nos certitudes » (p. 16). Dibie, P., 1998 : La passion du regard, Paris, Éditions Métailié
26. « En aucune façon, il faut imaginer que l'ailleurs n'a plus de sens, bien au contraire, il est plus important que jamais pour participer au désapprentissage de nos certitudes » (p. 16). Dibie, P., 1998 : La passion du regard, Paris, Éditions Métailié
27. Une retraitée qui a déménagé de Montréal, de l'autre côté du fleuve St-Laurent en banlieue, depuis l'été 2006. Elle attend la migration saisonnière de juillet au purgatoire avant d’y retourner.
28. Makowski, F., « Où sommes-nous ? », Les cahiers philosophiques de Strasbourg, p.64, nº1
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