Urgences psychiatriques : regards à l’étranger.
Catégorie : urgences psychiatriques
Les urgences psychiatriques, Éditions médicales SPECIA, Paris, 1986, Vol. 1, p. 42-45.
Mots-clés : territorialité, frontières, service de garde, Berlin, ville, New York, Trieste, lieux, trajets, psychiatre, psychiatrie, espace, urgences psychiatriques
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La possibilité même d'observer dans diverses villes occidentales des centres d'accueil d'urgence indique leur omniprésence. Cette forme de psychiatrie, née de la guerre, s'est considérablement développée depuis une vingtaine d'années. À la faveur de discussions avec des praticiens dans divers centres urbains, on est frappé par l'uniformité des propos qu'elle suscite.
La population à laquelle cette psychiatrie s'adresse est généralement démunie ou pauvre. Elle est souvent étrangère à la ville: immigrés ou nouveaux arrivants. Elle est majoritairement jeune et masculine, mais aussi âgée et solitaire. Des catégories que les rigueurs de la crise ont rendu vulnérables.
Les unités symptomatologiques obéissent à de grandes constances : toxicomanie, alcoolisme, dépression, état anxieux, sentiment de solitude et d'abandon. En toile de fond, les sans domicile fixe et les « chroniques de l'urgence», ces nouveaux nomades de la maladie mentale. Pour conforter cette touche moderniste, on notera que les effets de rupture ou de vacances psychanalytiques manquent rarement à l'appel.
L'organisation même des urgences semble obéir à des caractéristiques communes. Installées dans les centres ville, elles sont généralement intégrées à un hôpital général ou à un centre psychiatrique important. Au-delà de la simple consultation, ces structures répondent à une double mission d'orientation et d'accueil. Simple tamis ou porte avancée de consultation d'une organisation sectorisée, elles peuvent se constituer pour une part en centre autonome de soins, tendance largement présente en Europe. Cette monotonie apparente s'étend au questionnement que suscite ce mode d'exercice relationnel. Lumpen population, lumpen psychiatrique déconsidérée. Pratique symptomatique frustrante mal intégrée à un ensemble thérapeutique cohérent; rencontres diverses dont on mesure rarement les effets bénéfiques. L'accueil aux urgences semble perpétuellement décalé, souvent en porte à faux en regard des autres modes d'intervention ou de soins.
Pourtant, au-delà de ce constat d'uniformité, une observation plus fine est possible. Ces structures récentes sont d'excellents indicateurs de l'organisation et des pratiques thérapeutiques dominantes. Par ailleurs, situées en prise directe sur un extérieur, elles sont le théâtre d'une clinique urbaine souvent spécifiée. C'est dans une telle optique que nous présentons ces deux clichés.
Trieste
Tout droit, quelques marches pour quitter la cour ombragée, puis à gauche, dans le large corridor en sous-sol jusqu'à la salle 79. C'est par cette porte dérobée que nous pénétrons dans cette île heureuse de la psychiatrie, comme la nomme Roberta Ballestra, interne de garde ce samedi après-midi. Elle a quitté Padoue pour venir apprendre son métier dans cette « île » que borde le souvenir de Franco Basaglia, sans cesse cité. Les infirmières ne semblent pas surprises de mon intérêt pour leur ville, jumelle méridionniale de la Vienne du siècle dernier. Le rappel historique est immédiat. Trieste, sévère et immobile, souhaite garder son aura de carrefour des idées. La questura interrompt notre conversation.
Ramassé pour vagabondage, l'étranger qu'ils conduisent est fils d'immigré des Abruzzes installé en Belgique. Le policier souhaite qu'il soit gardé jusqu'à lundi de manière à permettre un rapatriement. Cheveux longs maintenus par un bandeau, visage fin, il s'exprime rapidement, en désordre, comme ses habits. Depuis 5 ans, il circule en Italie, de monastères en asiles, avec passages répétés dans le village paternel. S'il se trouvait dans la gare de Trieste, ce n'est pas pour rejoindre une imprécise fiancée serbe mais pour changer de nationalité parce qu'à Trieste, tous les changements de nationalité se produisent.
Cette riche ville de la Mittel-Europa a connu depuis moins d'un siècle des appartenances diverses. Autrichienne, annexée à l'Italie en 1918, choyée par Mussolini, ville libre à la fin de la seconde guerre mondiale. Elle redevient italienne en 1954, grâce à l'intervention des états-Unis. La ville, voisine de la Yougoslavie, est largement pénétrée par ses coutumes et son parler. Autrichienne, serbe, italienne, la cité schizophrénique est malade de l'entrelacement de ses cultures et de ses langues, comme le dit F. Venaille. Les traditions et les styles architecturaux s'y superposent, et son identité demeure incertaine. Je continue, en toute simplicité, mon histoire. Je pourrais envoyer à mon père des photos encore plus belles de ce qu'il m'a dit de la vraie vie en Italie. Lui, personnellement, il n'a pas de mémoire... Il a des impressions. C'est comme si un Martien m'avait parlé de l'Italie : une planète italo-martien
A Trieste, il y a un lieu où l'on met les gens qui n'ont pas de maison fixe avant de les expédier dans un pays. Je suis en face de trois ignorances où se trouvent les réfugiés. Suis-je de nationalité italienne? Où vais-je aller? La place recherchée n'est-elle pas le café Tomasso dont les miroirs viennent de la lointaine Belgique et où se sont rencontrés tant d'exilés. Exil du nom: Suevo et Saba sont des pseudonymes, exil des territoires. Les Italiens disent qu'il faut qu'un Triestin s'exprime pour qu'on connaisse son origine. C'est là qu'échoue ce patient dans la recherche de son origine, de cette vérité qui se dérobe, qui ne se transmet pas. Si mon père veut être italien, il est Italien. Trieste, la cité de la planète italo-martienne continue son rêve anti-psychiatrique. Ne rien devoir qu'à elle seule.
New York
Franchir le seuil des urgences psychiatriques du Presbyterian Hospital n'est guère différent des autres dispositifs de seuil rencontrés à New York. Sonnette, porte loquetée, réception par une garde privé et armé. Légalement, cette arme, comme celle des policiers qui accompagnent les consultants, doit être déchargée avant de pénétrer dans l'emergency room.
Il y a quelques années, dans cette salle, une femme agitée avait arraché l'arme d'un policier et avait tiré... sans dégât. Dans cette nouvelle Babylone, la folie et la mort se font souvent face. Durant l'hiver 1985, six policiers ont été tués par balles ; une dame noire, impotente et folle les menaçait dans la pénombre avec un couteau de cuisine. N'est-ce pas céder au lieu commun que de mettre cette violence en exergue, même si Samuel Bailum la cite immédiatement comme trait saillant au même titre que les Homeless qui hantent cet accueil où il exerce comme responsable infirmier depuis dix ans. Une grande part de sa clientèle vient actuellement de l'abri pour sans logis, situés de l'autre côté de la rue. La crise et les coupes dans les budgets sociaux aidant font que la folie semble retrouver une existence errante dont le sens obligé se transit se passerait par New York.
Cet hôpital, par sa position géographique, est un excellent observatoire de ce mouvement. Situé au nord-ouest de Manhattan, il est proche de l'Hudson River, face à New Jersey City de l'autre côté du fleuve. Le pont qui relie ces deux états débouche à une centaine de mètres de l'hôpital. De chaque côté, une importante gare routière, étape locale du réseau d'autocars qui sillonnent les Etats-Unis. La SNCF se traduit ici par Greyhound, mode de transport des pauvres, des noirs, des Chicanos.
Annexe
Notre objectif initial était d'échanger les impressions et de croiser les regards. Il s'agissait, à partir de ce point d'observation que sont les urgences psychiatriques, de faire des séries de clichés rapides sur les villes. Nous avons demandé à des psychiatres étrangers exerçants aux urgences de nous livrer, à partir de leur pratique, leur perception de Paris.
Ce qui me paraît très parisien est l'absence d'une confrontation plus ouverte vers l'étranger, vers ce qui est étranger.
Le Dr Genaro est argentin, il exerce en tant que psychiatre à Paris. Sa réflexion paraît bien refléter l'ambiguïté qui voudrait que peut-être justement l'Étranger ait une perception plus pointue des failles que crée l'espace urbain, parce qu'il se concentre sur ce point en venant de l'extérieur. Ceci semble d'ailleurs confirmé par la réaction de certains patients, comme le note le Dr Kamal (d'origine afghane : Hôtel-Dieu) : Lorsqu'ils se trouvent face à un étranger, ils se permettent facilement d'exagérer un peu, et, au moins au début, ils pensent que le psychiatre ne rejetterait pas certains éléments de leur propos. Comme si le psychiatre étranger n'était pas impliqué dans le système social.
Mais la ville elle-même génère-t-elle des troubles qui lui sont propres? Existe-t-il une crise qui serait issue de Paris en particulier? Une esquisse de réponse nous a été apportée par le Dr Annea, psychiatre japonais qui exerce à l'hôpital Ste-Anne : On cultive au Japon une image assez déformée de Paris : Pigalle, la ville lumière, Paris by night mais aussi les gitanes et les pickpockets. Quand les touristes japonais arrivent à Paris, ils sont confrontés à une réalité un peu différente, d'autant plus surprenante pour eux qu'ils avaient abordé la ville sous une forme fantasmatique. On enregistre donc parmi eux, de nombreux cas de bouffée délirante, et de manière plus générale un certain laisser?aller : ils égarent leur passeport, s'orientent mal dans la ville. Et dans la plupart des cas, ceux que je reçois ici sont des gens qui n'avaient pas d'antécédents psychiatriques au Japon.
Il est intéressant que dans ce cas, ce n'est pas la ville qui provoque la crise, mais l'image que l'on exploite d'elle ailleurs, et qui, retransplantée ici crée une distorsion entre le réel et l'imaginaire.
Mais que fait la famille?
Le taux des suicides, qu'ils soient tentative ou passage à l'acte, c'est une différence vraiment criante par rapport à ma pratique en Algérie. Je crois qu'il y a ici une réponse particulière de l'entourage qui est confronté à un suicidant, qui encourage certains patients à recourir au suicide comme à un moyen de dialogue. Ils utilisent le chantage face à la famille, face au médecin, comme pour créer l'urgence. Je travaille à la cité universitaire et donc, je vous essentiellement des adolescents ; je suis frappé par l'abandon de la famille. En Algérie, c'est pratiquement la famille qui vient consulter.
Le Dr Allalel précise par ailleurs qu'en Algérie où les structures d'accueil sont insuffisantes, on pratique couramment l'hospitalisation à domicile. Ce recul de la famille à Paris, face à la crise, face à l'urgence a été noté aussi par le Dr Annea qui, de même que le Dr Allalel, le cite en pensant aux situations qu'il a pu observer dans son pays d'origine : Au Japon, c'est différent, par exemple, dans 80 % des cas, c'est toujours le placement volontaire qui s'impose ; non pas malgré le patient, mais plutôt avec la famille.
Déplorer l'absence d'une structure familiale qui entoure le patient serait des plus légitime, si l'on ne savait pas ailleurs que justement l'Algérie et le Japon sont des pays où culturellement, la famille peut parfois être considérée comme un véritable carcan. Le regard extérieur de l’Étranger a donc une subjectivité bien naturelle qui le fait regarder ici, en fonction de ce qu'il a vu ailleurs.
Que l'on prenne le regard du psychiatre étranger sur un patient ou celui de ce patient sur lui, tout se situe au niveau de l'image : Ils pensent qu'ils ont une qualité relationnelle avec moi parce que je viens d'ailleurs, de pays où les gens communiquent plus facilement et où il y a moins d'indifférence. Autre attitude pour les « transplantés » pour qui c'est le médecin français qui est étranger et qui se sentent plus proches d'un autre étranger même s'il n'est pas originaire du même pays qu'eux ( Dr Kamal).
Image aussi du médecin, considéré à Paris comme une profession et non comme une personne : Au Japon, les liens sont beaucoup plus étroits entre le patient et le médecin. Ce n'est pas l'assistance publique comme ici, il y a une majorité d'hôpitaux privés et c'est plutôt le contact personnel avec le médecin ou le directeur qui compte (Dr Annea).
Les gens ont en général un médecin de famille, mais dès qu'il s'agit de faire appel à un spécialiste, l'identité n'a plus d'importance c'est le métier qui compte Dr Kamal.
Alors, si on considère seulement la ville, sans la crise, sans l'urgence, sans les psychiatres, on peut tout simplement remarquer comme l'a fait le Dr Genaro : L’absence d'espace. Tout est petit, entassé, restreint. Qu'est-ce qu'on fait des enfants, où les met-on? Même les squares sont pleins d'interdictions. Si l'enfant ne trouve pas sa place dans la grande ville, ça se répercute tout de suite dans la structure familiale.
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