Vers une clinique écologique

 

Catégorie : clinique géomentale

Mots-clés : spatialité, Québec, frontières, parole, nature, langue, langage territorial, mental, Canada, corps, Rouyn Noranda, Abitibi, espace, urgences psychiatriques

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Depuis une vingtaine d'années, je poursuis une réflexion clinique qui vise à préciser la place et les effets du champ territorial dans la constitution et l'actualisation des structures mentales. Ce lien s'est imposé à moi, au cours de mes années d'exercice aux urgences psychiatriques parisiennes, où j'ai constaté l'actuelle transformation des rapports entre la parole, le corps et l'espace dans l'expression de la souffrance psychique. À partir des situations de crise rencontrées dans ces nouvelles cliniques de l'urgence, j'ai eu de plus le privilège d'animer des recherches trans-disciplinaires, sur la formalisation spatiale du symptôme. Nous avons pu ainsi individualiser des entités cliniques urbaines spécifiques qui en actualisant la présence d'un véritable langage territorial, révèlent les qualités latentes d'un environnement parisien, engagé dans leur formalisation.

 

Dans un décor totalement différent, le Québec, et de manière plus solitaire, j'ai eu la chance de poursuivre cette réflexion, à l'inter face du mental et du spatial. Elle s'est construite encore une fois, à partir d'une pratique géographiquement exposée, et elle s'est immédiatement orientée sur les écarts existants entre mon savoir psychiatrique familier, importé, et un environnement américain, qui m'était cette fois étranger. Le choc clinique inaugural avec cette nouvelle réalité s'est déroulé au tout début de mon installation, en pleine lune de miel territoriale. En prenant soin de l'inscrire dans son contexte local, nous suivrons le cours brisé de cette rencontre originelle qui va à nouveau me renvoyer à une lecture spatiale de la clinique, et m'introduire ainsi à une connaissance plus intime de ces immensités habitées. En continuité avec l'expérience parisienne, ce nouveau champ de pratique va me permettre en conclusion, de diversifier et d'enrichir, une approche conceptuelle plus globale, visant à établir les paramètres d'une révolution spatiale de la clinique mentale.

Immigrant au Canada il y a une quinzaine d'années, j'ai dans les premiers temps, souvent exercé seul comme psychiatre permanent à Rouyn-Noranda, cité minière et capitale administrative de l'Abitibi, région du Nord Ouest québécois développée dans les années trente, par des victimes de la Grande Dépression. Dans cette ville de 40 000 habitants, j'étais très loin du Paris historique et hyper-symbolisé que je venais à peine de quitter. Cette altérité profonde était cependant tempérée, voire occultée, par l'usage d'une langue étonnamment commune, le Français. Celle-ci, en effet, m'a rapidement permis de communiquer directement avec une population qui m'apprenait à composer avec l'étrangeté, de son établissement boréal.

Cette population poursuivait le rêve des pionniers défricheurs dans un décor infini où la persistance des rites annuelles de chasse et la sacralisation de la Nature évoquent ses premiers occupants amérindiens. L'Abitibi, emprunte d'ailleurs son patronyme, à la langue algonquine et signifie « ligne de partage des eaux », les unes s'écoulant vers l'Arctique, les autres vers l'Atlantique. Sur cette frontière hydrographique riche en gisements miniers s'élabore une histoire migratoire encore incertaine de son avenir. Les quartiers de mobil-home érigé en modèle architectural, la valse de l'immobilier, le nombre et la variété des moyens de déplacement, la valeur accordée au mouvement et à l'action soulignent la labilité d'une composition culturelle hanté par le culte de ses origines nomades. L'Abitibi, c'est le pays des motels, des bars, des forêts qui n'en finissent plus et des autos filant à toute allure sur des routes plates, écrit, dépaysée et désarçonnée, une journaliste montréalaise.

J'y étais brutalement déplacé, en service commandé, affecté à recevoir les déroutes individuelles d'une population sans grand recours psychiatrique et dont j'ignorais presque tout. Je me raccrochais, pour opérer, à mon expérience psychiatrique et à un savoir prétendument universel. Ils ne pouvaient totalement éclairés, une pratique thérapeutique aveugle car privée de repères environnementaux familiers. Toutefois, l'ampleur de ma charge professionnelle et le défi qu'elle représentait laissaient peu de place au doute, d'autant plus que j'étais personnellement happé, durant cette période de fièvre de l'or et de boom-town, par cet étrange décor de western boréal. J'étais littéralement fasciné par le caractère insolite de cet environnement urbain, et par l'infini des paysages alentour. Quand on arrive en Abitibi, on est fasciné ou assommé, ça dépend, par l'horizon démesuré qui s'ouvre devant vous, répond, en écho à la journaliste montréalaise, une romancière abitibienne.

Le jeune homme que je souhaite maintenant introduire était, lui, littéralement assommé, par ces vastes horizons abitibiens qu'il ressentait comme l'expression d'un vide menaçant, en regard de son habituel environnement montréalais. Participant, du même ensemble continental, nulle étrangeté mythique ne semblait le protéger face à cette démesure et il sombrait. Je l'ai rencontré pour la première fois, en automne, un vendredi soir à l'urgence. C'était un jeune cadre pédagogique, fraîchement débarqué dans la région, faisant face à un divorce avec sa femme restée à Montréal et à une rupture avec sa nouvelle amie locale. Sa tentative de suicide, sans gravité, indiquait malgré tout le dangereux engagement de son corps dans l'expression de sa détresse solitaire. En l'absence d'activités professionnelles, la fin de semaine s'annonçait difficile pour lui. Il accepta donc une hospitalisation, limitée au week-end. Il fut pris en charge par une équipe thérapeutique abitibienne, avec laquelle il eu un rapport chaleureux. Moi même, je le rencontrai plusieurs fois individuellement. La transparence de son français international, des références universitaires communes et notre statut partagé de nouvel arrivant en région semblaient avoir facilité l'échange. Après avoir initié une médication anti-dépressive et organisé un suivi en clinique externe, on lui donna congé le lundi matin pour qu'il puisse discrètement retourner travailler. Tout paraissait aller bien, pourtant, tout était illusoire.

Cinq jours plus tard, l'hôpital nous rappelle, il avait à nouveau été admis à l'urgence après avoir heurté volontairement un obstacle à grande vitesse. C'était un accident majeur et sa volonté de se tuer ne pouvait être mise en doute. Il s'en sortit miraculeusement avec de légères blessures, et il passa par la suite quelque temps dans notre département de psychiatrie avant de repartir définitivement pour Montréal. Au cours de cette période, un réel dialogue thérapeutique a pu alors s'instaurer et il accepta une rencontre avec ses parents, ce qu'il avait refusé auparavant. La parole avait retrouvé ses aises, dans une situation territoriale redéfinie et stabilisée.

Lors de sa première hospitalisation, le dispositif thérapeutique mis en place n'avait pas réussi à le protéger, ni à le soustraire aux énergies morbides d'un environnement vécu comme inhospitalier, voire hostile. L'équipe abitibienne n'avait pu que différer son instabilité territoriale. Mes propres efforts psychothérapeutiques en vue de le «stabiliser» s'étaient aussi révélés inopérants. Comme il arrive souvent dans le cas de situation où de simples individus border-line, dont le vide intérieur menace de rencontrer celui de l'espace, la langue avait signifié ses limites.

Nous étions en prise directe avec cette dimension pré-verbale des cliniques de la modernité où le corps entre en résonance avec l'espace pour signaler une souffrance mentale, rupture s'exprimant en terme de rupture d'harmonie entre le sujet et son environnement . Animée par des jeux de densité et de mobilité, cette «zone d'immanence», comme la définit Deleuze, procède par vitesse et lenteur indépendamment des formes, par distribution des affects, indépendamment des sujets. Méconnaissant la dynamique territoriale de mon nouveau cadre de vie, j'avais été incapable d'en mesurer les effets, sur ce jeune homme.

Après avoir été à mon tour assommé à l'annonce de son accident qui avait brisé ma lune de miel territoriale, son lent retour à Montréal m'a donné l'occasion de me réconcilier avec une spatialité dont je devais apprendre à respecter les altérités parfois menaçantes. Ce territoire dont l'histoire se confond avec celles de flux migratoires récents va obliger ses occupants à se constituer des systèmes relationnels protecteurs des modes de regroupement identitaire. Gangs d'amis, associations locales et communautaires, églises, sectes charismatiques, bars, représentent de fragiles points de repère sur ces étendues vierges, où les lieux sont labiles et souvent éphémères. Des tribus familiales vont inscrire des histoires embryonnaires empreintes de conflits et parfois de violence , dans un univers où les sédentarités sont lentes à établir, et s'achèvent parfois tragiquement. Ce filet de survie relationnelle, se constituait, face à un sentiment de solitude, toujours dangereux dans une telle mouvance spatiale, où le taux de suicide des jeunes hommes, compte parmi les plus élevés au monde. Les séparations affectives récentes, comme celles qu'a connu notre patient sont engagées dans 40 % des cas. Ainsi, dans cette région dite éloignée, l'âge, le sexe, l'isolement et la détresse sentimentale se composaient pour constituer une entité clinique locale synonyme de danger. On notera que cet équation clinique à actuellement tendance à s'universaliser, en touchant des territoires instables où fragilisés.

On ne s'étonnera plus dés lors de l'inefficacité d'une pause hospitalière de 48 heures, pourtant habituellement suffisante, en pareilles circonstances, dans les contextes plus stables que nous avions connus. Je ne pouvais alors appréhender la dynamique d'un territoire balayé par les fluctuations économique mondiales qui redoublent le cycle contrasté du climat. Ces rythmicités confondues vont épouser et accompagner l'instabilité des pathologies dites affectives, tandis que les cracks boursiers et les changements de saison accueillent et enregistrent leurs brutales débâcles. Au printemps «où la fonte des neiges dévoile les formes, et libère des énergies explosives» comme nous l'enseigne une sage amérindienne, mais aussi en automne où la noirceur et le froid se réinstallent. C'est précisément durant cette saison, ma première sous ces latitudes, que notre rencontré a eu lieu. Le mouvement vers l'intérieur exacerbe les logiques spatiales en limitant les lieux possibles de convivialité. Ce repli renvoie l'étranger à sa solitude, le fige, à moins qu'il ne se déporte vers les bars et les clubs, où l'alcool et la cocaïne, largement associé à la geste suicidaire, sont très facilement accessibles en cette période de boom minier. L'ombre des pionniers plane sur la ville, cette fois bien réelle, ou comme au cinéma, destins individuels et territoriaux se conjuguent pour établir des alliages locaux, véritables lignes de sens du mental.

En position de chaos spatiale, la langue elle même s'était dérobée. Dans cette région septentrionale aux six mois de grands froids, où le corps sollicité par la nature est exposé à ses limites physiques, le français perd son essence originelle. Dans cette immensité, il n'exprime fondamentalement plus les errances introspectives d'une tradition philosophique où l'esprit gouverne et détermine le corps... et peut parvenir à une maîtrise des émotions. Dans ce nouveau décor comme dans les thrillers et dans les road-movies, la parole accompagne les déplacements et dessine les contours d'une aventure spatiale incertaine. J'étais distraitement passé d'une langue qui fait l'inventaire des états, à une langue qui définie les possibilités du mouvement.

Cette langue, exilée et transformée est émaillée d'expressions consacrant sa nouvelle orientation. « Laisser sa chance au coureur », « se tenir aller », « changer le mal de place », « partir seul, se ressourcer dans le bois ». Entendues de manière régulière lors d'entretiens cliniques, ces expressions sont autant d'idiomes, qui indiquent une représentation du mental où la proximité de la nature, et la mobilité des corps et des lieux revêtent une vertu rédemptrice, alors que l'arrêt est par ailleurs connoté de danger et de mort. Je réalisais que si la langue est assujettie à l'histoire, elle est aussi contrainte de s'adapter aux nouvelles conditions spatiales qu'elle rencontre.

La spatialité américaine va infiltrer le français, comme toutes les langues d'origine européenne, avec son propre tropisme territorial. Comme les trajets, la syntaxe est simplifié, la distribution du sens semble facilitées. Les signifiants eux-mêmes sont réorientés, valorisant l'action et le mouvement, comme pour l'itinérant québécois, en lieu et place du S.D.F. français, qui lui insiste sur l'état de manque, et sur l'arrêt. Il est fort probable que mes tentatives psychothérapeutiques se soient heurtées à ce contre-sens spatial; j'avais sans doute fait salon dans une roulotte. Ainsi cette langue « naturelle, donnée, révélée » ne bénéficiait d'aucune extra territorialité et se trouvait, elle aussi, bouleversée par sa migration. Sa transparence était illusoire et participait d'une spatialité française originelle où l'immanence de la langue rencontre celle des lieux. Ce n'est qu'après m'être familiarisé avec mon nouvel environnement, organisé autour des trajets migratoires et de l'arbitraire des lieux, que j'ai pu percevoir cette lézarde de la langue, là où l'espace la transforme et la déplace, là ou les mots ne veulent pas dire, là où il refusent de dire, là où le corps en position de vecteur sémantique doit renouer avec son environnement pour retrouver une parole.

Dans cette rencontre clinique mouvementée, cette fracture entre langue et espace que j'avais cette fois ressentie me permet de renouer avec les déroutes initiatrices d'exilés de toutes origines que je recevais aux urgences parisiennes. Ces rencontres m'ont révélé cette dimension spatiale du mental que par la suite, ma propre expérience d'étrangeté est venue confirmer. Ce détour par le Paris exotique et par mon statut d'expatrié n'aura pas été vain, car si l'on en croit Nancy Huston, ce dernier découvre de façon consciente (et parfois douloureuse) un certain nombre de réalités qui façonnent, souvent à notre insu, la condition humaine. Sans nul doute les situations d'étrangeté révèlent au champ psychiatrique l'écart croissant entre une langue, tributaire de l'histoire, et des géographies mutantes qui la frappent parfois d'inanité.

 

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